2 août 2017

Les Grands dans la cour des petits

Les Grands
Pierre Alferi | Fanny de Chaillé
(c) Christophe Raynaud de Lage

Comme les adultes par rapport à l’enfant ou l’adolescent qu’ils étaient, « Les Grands » nous laisse avec un goût d’amère déception dans la bouche. Sur le papier, le projet de confronter trois fois trois générations était pourtant plein de promesses, car suscitant des questionnements infinis sur la construction de soi, susceptibles d’interroger chaque spectateur dans son intimité. Tout le monde s’est en effet déjà demandé : que penserait l’enfant que j’ai été de ce que je suis devenu(e) ?

Le spectacle de Fanny de Chaillé rate. Il rate car ne percute pas, reste gentiment à la surface, dans un rapport doxique au passé et au futur. Dans le monde de Fanny de Chaillé, tout le monde est beau, blanc, bourgeois, cis, parisien. Un monde où les petites filles mignonnes travaillent bien à l’école et où les petits garçons se prennent pour des héros de « Star Wars », où la période de l’enfance se réduit à quelques clichés, l’adolescence à quelques lieux communs : la cour de récré, la maîtresse, la nounou pour l’une, l’éveil du désir, les premières expériences de la drogue pour l’autre. L’ensemble donne l’impression d’être adressé à un public très homogène (qui, il est vrai, est la plupart du temps celui du théâtre) ; beaucoup jugeront cette anamnèse pleine de tendresse, flattant le sentiment de connivence des spectateurs, mais on regrettera le manque d’un propos plus incisif…

Les personnages sont censés traverser les strates temporelles comme ces couches géologiques, ambiance cartes géographiques, qui forment la scénographie, sur lesquelles ils inscrivent leur trajectoire. Dans une chorégraphie qui laisse froid, sinon sceptique, ils sont en mouvement, oui, mais ne déplacent aucune ligne, ne troublent aucune frontière. Le texte de Pierre Alféri résonne en effet comme une suite de truismes rabâchés, comme un discours « mauvais film français ». Il y avait pourtant de bonnes idées dramaturgiques : le fait de rendre l’enfant silencieux (infans signifie « celui qui ne parle pas »), mais qui n’en pense pas moins (ce que représente la voix off), la dissociation du corps et de la voix, avec les commentaires des adultes sur leur adolescence, la tentative de créer des gestus brechtiens… Mais des maladresses viennent saper l’ensemble, comme l’imitation d’un comédien adulte d’une voix qui mue ou des propos qui sonnent faux dans les bouches adolescentes – on ne peut s’empêcher d’entendre derrière la voix trop directe de l’auteur, Pierre Alféri… À cela s’ajoutent des références vintage au « théâtre dans le théâtre » rappelant « Six personnages en quête d’auteur » (1921 !) où l’auteur s’amuse à faire des œillades désuètes, à travers les comédiens, à son rôle et à celui de la metteure en scène…

Enfin, et surtout, « Les Grands » rate dans la dernière partie du spectacle, avec un discours au didactisme péremptoire, presque démago, d’une gauche un peu rance, sur la part d’enfance que nous devons conserver. Il s’agirait néanmoins de « quitter la chevalerie », d’accepter que nous avons tous « un petit Henri Guaino en nous ». La forme n’arrange rien : le « face public » accentue l’aspect doctrinaire de la diatribe, qui n’en demeure pas moins convenue et sans surprise. Malgré les intentions des artistes, « Les Grands » reste ainsi dans la cour des petits. Dommage !

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Ysé Sorel

Mettre les voiles

Avec « La Grande Marée », nous sommes invité·es à mettre les voiles pour rêver éveillé·es, remonter le cours de nos mythes et mettre en jeu notre esprit d’aventure, embarqué·es par les quatre comédiens qui nous entraînent à leur suite dans leur expédition. Après avoir navigué à la recherche de l’île Utopie
7 décembre 2023

Bertrand de Roffignac, l’impatient ou la mesure de l’excès

Avec Bertrand de Roffignac, tout va vite, très vite, de son débit de paroles à la conception de ses spectacles, moins de dix jours le plus souvent – pas étonnant, alors, qu’il soit programmé en décembre prochain au Festival Impatience, qui met à l’honneur les artistes émergents, car impatient, il
27 octobre 2023

Strength, don’t let yourself be anyone’s – 57e édition du BITEF

« Strength, don’t let yourself be anyone’s », tel est le titre choisi par la nouvelle équipe artistique du BITEF, le festival international des arts de la scène de Belgrade, pour sa 57e édition. Ce vers, tiré d’un poème de la jeune poète serbe Radmila Petrović, opère comme un fil rouge pour
23 octobre 2023

Vie minuscule et destin tragique en Algérie

Il y a des histoires dont on ne voulait pas entendre parler – trop douloureuses, trop sensibles, elles réveillent les souvenirs trop proches d’un passé qui ne passe pas, qui n’est même pas passé. L’histoire de la colonisation de l’Algérie fait partie de celles-ci. Or, comme le rappelle la chercheuse
24 juillet 2023

Attention les yeux

Nous sommes cernées, inondés, envahies par les images, au point que regarder des flux serait devenu l’activité la plus chronophage pour une majorité d’êtres humains, derrière le sommeil que certains, comme le PDG de Netlix, Reed Hastings, entend concurrencer – objectif qu’il assume haut et fort. Effaré par cet asservissement
24 juillet 2023