13 juin 2017

Hommes sauvages

Jusque dans vos bras
Les Chiens de Navarre
DR

Deux astronautes en goguette sur la lune s’apprêtent à planter le drapeau français en signe de conquête accomplie. Problème : impossible d’enfoncer le drapeau national car le sol est impénétrable, métaphore épidermique d’une identité qui ne se laisse pas saisir. S’en suit la contemplation (parce qu’il faut bien vivre) d’un caca qui flotte et la rencontre avec des extraterrestres en forme de moignons pailletés. Ça décoiffe. La vitalité bordélique des Chiens de Navarre s’attaque à la question de l’identité française. Et leur cynisme est un humanisme : leur esprit frappeur n’est jamais aussi drôle et juste que lorsqu’il est poétique, générateur d’images absurdes, de rapprochements impossibles, provoquant des questions par effet de déplacement de réel. La rencontre totalement improbable entre un de Gaulle-Brahim géant et une Marie-Antoinette ensanglantée est l’un de ces tableaux hirsutes rénovant la question (battue et rebattue) du « qui sommes-nous ? » : tout à la fois mon général, a-t-on envie de répondre, face à la tendresse infinie traversant l’inopinée séduction qui relie la reine et le géant de la Résistance, l’Algérie, l’Europe, le chocolat viennois et le thé à la menthe, et bien d’autres choses encore. Les Chiens de Navarre excellent dans cet art des combinatoires, sont hilarants lorsqu’ils fabriquent des frictions entre Histoire et dérisoires préoccupations contemporaines. Une Jeanne d’Arc dont l’obsession est de se faire dépuceler, il fallait y penser. Le collectif brille d’un véritable esprit intempestif, capable de créer un contretemps qui, en apparence dérangeant, vient au contraire éclairer l’époque en lui donnant un surcroît de sens. La rencontre entre Marie-Antoinette et de Gaulle est belle, insolente et libre parce qu’elle abrite un rapport intime, débarrassé des questions écrasantes et des tentatives de délimitation de l’autre (qui es-tu ?, d’ou viens-tu ?, que fais-tu ?).

Construit sur des fragments, eux-mêmes organisés autour d’une montée en puissance − le burn out aussi progressif qu’explosif d’un conseiller de l’OFPRA qui supplie un migrant de ne pas rester en France, un enterrement qui tourne au pugilat au point que le cercueil doive se remplir de nouveaux morts −, le spectacle est toutefois inégal. Si certains tableaux sont moins réussis que d’autres, c’est sans doute parce qu’ils sont plus directement caricaturaux, collant de trop près au réel qu’ils entendent dénoncer : on a le sentiment d’avoir déjà entendu les railleries des menues hypocrisies de chacun, d’avoir déjà moqué cent fois l’ambiguïté de la bonne conscience qui fait accueillir des migrants chez soi. La critique est plus forte quand elle s’éloigne de son objet, le miroir de la société réfléchit mieux cette dernière lorsqu’il produit ses propres images. Si la connivence créée avec le public n’est pas sans être parfois racoleuse (tout comme les évocations de l’actualité brûlante qui, passé le plaisir de l’écho immédiat au monde, participent d’un procédé quelque peu facile pour capter l’attention), tout comme leur pagaille structurelle qu’on sent brandie comme l’étendard d’une énergie (sans faille mais qui gagnerait en modulations, donc en nuances), on reste embarqué par leurs jubilatoires improvisations par lesquelles on aime se faire arroser (au propre comme au figuré).

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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