5 février 2017

Inconditionnelles hospitalités, la politique-fiction de Massimo Furlan

Hospitalités
Massimo Furlan

En résidence au village de La Bastide-Clairence, dans le Pays basque, Massimo Furlan a mis en place un projet artistique des plus singuliers dont le résultat dépasse toute imagination. Secrètement aidé par une poignée de villageois complices, il propage l’idée qu’il faudrait accueillir des migrants pour contrer la hausse des prix de l’immobilier, qui mécontente la population. Insolite, provocante, la blague est osée par les temps qui courent…

Parti à la rencontre des locaux qui lui ont raconté l’histoire de leur terre, l’iconoclaste artiste avait bien perçu que, si le bourg était historiquement lié à la question de l’immigration (une importante communauté israélo-portugaise venue d’Espagne s’y est installée pendant deux siècles pour fuir l’Inquisition), aujourd’hui on ne croise aucun étranger dans les paisibles paysages et les rues silencieuses du village en rouge et blanc.

Improbable mais vrai, le canular fonctionne lorsque les habitants s’engagent à concrétiser dans l’espace social cette proposition farfelue. De manière inespérée, la réalité rattrape la fiction. Plusieurs procédures sont lancées allant à l’encontre des réflexes symptomatiques et sécurisants de repli sur soi que rapportent quotidiennement les médias.

Sur la scène du théâtre Vidy-Lausanne et aujourd’hui à Reims Scènes d’Europe se raconte cette incroyable histoire proche d’un conte moderne joliment nommé « Hospitalités ». Il y a le maire actuel François Dagorret et son prédécesseur Léopold Darritchon, des jeunes, des vieux, anciens habitants ou nouveaux arrivés. Dans une forme chorale et minimale, ils se présentent face au public et évoquent leur vie, celle des autres, au village ou ailleurs, des bouts d’enfance, leur profession, leur famille, leur attachement aux traditions. Ils chantent ensemble et se livrent à une démonstration de fandango. En toute simplicité et dans un esprit soudé.

Ce type de théâtre-témoignage comme ont pu le pratiquer Jérôme Bel, Milo Rau ou Sanja Mitrovic favorise autant la prise de parole variée et spontanée que son adresse directe et frontale. Massimo Furlan et sa dramaturge Claire de Ribaupierre ont veillé à écouter et à recueillir les mots des gens qu’ils ont rencontrés ; certains étaient connivents, d’autres ignoraient tout de l’arnaque. Toutes les histoires et les conversations relatées, simples anecdotes ou réflexions philosophiques, interrogent la relation hôte-invité. Comme un leitmotiv revient la difficulté, l’inhibition à aller vers l’autre, à rencontrer l’autre.

Sans jugement ni excès de didactisme, le spectacle laisse place à la contradiction, à l’opposition. Les personnalités qui se présentent devant vous n’ont rien d’une bande de béni-oui-oui, et c’est d’une manière saisissante que toutes assises en ligne à la rampe déballent dans un violent brouhaha bon nombre de clichés et d’a priori sur leur sujet avant de laisser la parole à la salle en lançant un débat participatif.

Le spectacle raconte que l’association Bastida terre d’accueil a vu le jour en 2015 et que, l’année suivante, une première famille de réfugiés syriens s’est vue hébergée au village. Il se fait l’écho d’une prise de conscience, d’un don de soi, d’une sollicitude, d’une générosité affichés sans manifestation excessive d’autosatisfaction. En cela, « Hospitalités » est un spectacle édifiant, touchant et exaltant. Le geste artistique inventif et réactif de Massimo Furlan prouve que le théâtre a des choses à dire sur les sujets qui animent le monde, qu’il est bien ancré dans le réel et le vivant, qu’il sait mettre les pieds dans l’actualité, en être un acteur plutôt qu’un vain commentateur, qu’il continue à concerner, à bousculer et à nous faire progresser.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Christophe Candoni

Un drame populaire et politique

De retour à l’Opéra Bastille vingt ans après sa création, et en dépit d’un contexte pandémique qui menace chacune de ses représentations, la production mise en scène par Andrei Serban de « La Khovantchina » de Modeste Moussorgski flamboie de beauté. Une succession de tableaux grandioses riches en décors et en mouvements
10 février 2022

Une sourde force d’opposition

Dans une forme à la fois minimale et tapageuse, Laurent Sauvage fait puissamment résonner les mots du jeune Paul Nizan, humaniste révolté et éclairé, d’une évidente actualité. C’est avec le ton grave et velouté qu’on lui connaît, avec une fausse nonchalance qui ne dissimule en rien la précision et la
5 février 2022

Au palais de Tokyo, à l’endroit de l’envers

Au palais de Tokyo, la plasticienne Ulla von Brandenburg propose une vaste installation conçue comme un opéra découpé en actes qui multiplie les ouvertures et les perspectives. Empreinte d’une très forte théâtralité, l’œuvre casse le quatrième mur et métaphorise le désir de passage, de mutation d’une communauté. Matière première d’une
1 mars 2020

Un petit délice théâtral

En programmant la pièce « Avec gratitude, je me délecte de votre thé », conçue par l’auteure et metteure en scène Hiroko Takai, la maison du Japon à Paris fait partager au public un moment tout à fait singulier, à la fois bref, drôle et doux, qui combine astucieusement plaisir théâtral, apprentissage
4 novembre 2019

Bacon : la chair crue et criante

Le Centre Pompidou consacre une exposition aux deux dernières décennies de Francis Bacon en présentant une riche production picturale couvrant la période 1971-1992, mise en relation avec les lectures électives du peintre. Eschyle, Nietzsche, Eliot, Leiris, Conrad, Bataille se proposent comme autant de figures inspiratrices et totalement révélatrices du penchant
16 septembre 2019