18 mai 2017

I/O n°58 [édito] : L’art de rien

Que l’on croit ou non en l’existence de ce que nous appelons le postmodernisme, il est acquis en matière artistique, chez le faiseur comme chez l’historien de l’art, que l’idée d’un cours des événements pourvus de sens auquel les uns apportent leur contribution et dont les autres font le récit après coup n’a plus lieu d’être. Autrement dit, comme l’explique Hans Belting, « la fin de l’art c’est d’abord la fin de l’histoire de l’art, ou plus exactement de l’art comme histoire ». Ce que le Kunstenfestival (et avec lui d’autres institutions) interroge donc cette année l’air de rien par des gestes comme ceux de Lawrence Abu Hamdan ou de Carsten Höller, ce n’est plus la nécessité d’aborder l’art comme une histoire, mais bien plutôt l’existence même de la notion d’art. Sur les scènes du monde, presque chaque soir, nous est ainsi donnée la possibilité de constater le refus du concept de progrès par des artistes qui, ayant intégré l’absurdité d’une histoire de l’art, croient proclamer la fin d’un art à visage unique alors qu’ils posent en fait la question pure et simple de sa mort. Car si l’héritage doit toujours être questionné, si ce n’est rejeté, il convient de ne pas oublier que l’art reste un système de reproduction et de compréhension symbolique du monde. Or ici oubliez le symbolisme, puisque sur scène n’est rien montré d’autre, dans le meilleur des cas, qu’un geste de vie qui n’a été l’objet d’aucune transformation. Si cela avait un intérêt en 1955, notamment du fait du cycle d’évolution dans lequel il était encore pertinent d’inscrire la création artistique, cela en a nettement moins en 2017. Aujourd’hui, la seule démarche possible – et encore, elle ne serait que la répétition d’une proposition déjà existante – serait d’assumer pleinement un art du vide sorti du néant par des citoyens artistes d’un soir, mais cela ne semble pas être le cas en l’espèce, tant l’institution tente bien souvent à tout prix de justifier le rien par un discours socio-politique aussi léger qu’inconséquent. Un danger alors : faire fuir le public, qui n’est pas dupe mais qui reste présent dans les salles. Et ce danger, il serait bon de ne pas l’évacuer, sauf à vouloir poser in fine la question d’une œuvre sans artiste pour la produire… et sans personne pour la regarder.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

I/O n°117

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