22 juillet 2017

La prison d’Ibsen

Ibsen Huis
Henrik Ibsen | Simon Stone
© Christophe Raynaud de Lage

La saison passée, Simon Stone avait déjà impressionné le public parisien avec ses adaptations de Thyeste et de Médée. Il y avait manifesté une virtuosité qui ne laissait rien hors de sa puissance. Mais avec Ibsen Huis, ce sont les limites de son travail qui se manifestent plus clairement.

Au centre de la cour du lycée Saint-Joseph, une maison et ses larges baies vitrées, comme les serrures par lesquelles notre regard accède à l’intimité détraquée d’une famille bourgeoise. Et à l’œuvre, une dynamique d’annihilation – inceste, alcoolisme, sida – adroitement inspirée de l’ensemble du théâtre d’Ibsen. Refusant d’adapter la lettre unique d’une pièce, Simon Stone décide donc de mettre en scène l’esprit de toute une oeuvre. C’est un parti pris dramaturgique qui, pour ne pas être original, se révèle résolument moderne. Mais plus largement, c’est bien l’ensemble de l’art théâtral – corps, voix, vision plastique et structure dramaturgique – que Simon Stone semble saisir d’une maîtrise souveraine. Quant aux comédiens du Toneelgroep Amsterdam, dirigés depuis plus de quinze ans par Ivo Van Hove, ils participent grandement, par la vélocité de leur jeu, à cette démonstration impériale. Mais cette puissance, c’est aussi la faiblesse d’une mise en scène qui sacrifie le geste à l’hégémonie de la technique, qui l’inféode à cette obsession de la maîtrise que François Truffaut dénonçait dans un article fameux de 1954. Le réalisateur s’en prenait à la « tradition de la qualité » qui caractérisait selon lui le cinéma français d’après-guerre, cette « qualité française » qui, au détriment du geste d’auteur, se manifestait d’abord par sa virtuosité technique : cadrage léché, génie de l’adaptation textuelle, obsession de la belle image. De là résultait le recours aux mêmes scénaristes, aux mêmes acteurs, aux mêmes techniciens. Bref, pour Truffaut, tous ces films se ressemblaient. De ce point de vue, la collaboration entre Simon Stone et Ivo Van Hove s’inscrit aussi dans la constitution d’une forme de tradition de la qualité théâtrale en grande partie néerlandophone, se manifestant par la multiplication des collaborations internationales – on pense évidemment aux Damnés d’Ivo Van Hove, grand succès de la précédente édition du festival. Et derrière ces collaborations – en un sens quasi entrepreneurial –, c’est bien l’affirmation d’un nouvel académisme qui est à l’œuvre. Ainsi a-t-on le sentiment de se retrouver devant Ibsen Huis comme devant une belle berline bien rutilante, non plus la Deutsche Qualität de l’industrie automobile, mais la Nederlandse kwaliteit d’une certaine économie théâtrale. Ça fonctionne, ça marche, ça attire l’attention, mais on n’est jamais loin de la série psychologique nordique qui se complaît dans le jeu de massacre familial. Ici la maîtrise technique est en effet indissociable de l’asservissement par le regard, puisque la scénographie d’Ibsen Huis n’est pas autre chose qu’un dispositif panoptique plaçant le public en situation de voyeurisme : les personnages d’Ibsen sont mis en cage, et Simon Stone se fait l’architecte de cette prison dans laquelle s’enferme son propre geste.

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