17 avril 2017

La vie d’Alex

Resaca
Ana Carreira | Tito Asorey
DR

« Quand on a commencé à travailler sur ce nouveau spectacle, on avait l’intention de faire un laboratoire sur l’amour liquide […] ou l’amour au temps de Facebook, ou le sexe au temps de Tinder », nous raconte Fran, tout seul à l’avant-scène.

Des projections soulignant les concepts principaux de son récit accompagnent ce monologue presque quotidien, pédagogique par moments, qui nous fait part du processus de création de la compagnie. Pourtant, la disparition de leur ami Álex, avoue Fran, vient tout chambouler. Tout d’un coup, l’objet de leur recherche n’est plus ni l’amour ni le sexe au XXIe siècle, mais plutôt leur pote Álex. Sa vie. Son histoire.

Le troisième spectacle bilingue (espagnol-galicien) de la compagnie IlMaquinario Teatro, « Resaca » (« Gueule de bois »), propose ainsi, dans le style du théâtre documentaire, de retracer les faits marquants de la vie d’Álex et de sa famille, de démasquer les liens d’amitié (et d’amour) qu’il a établis au cours de sa vie, bref, de récupérer sa mémoire. Ou au moins, d’essayer de le faire. Tous les moyens scéniques sont au service de cette quête : musique (à la charge d’un musicien sur scène, Vadim Yukhnevich, ainsi que de tous les comédiens), projections, extraits de poésies et de textes littéraires canoniques (de Lope de Vega à Gabriel García Márquez), objets et corps s’organisent sur scène pour créer un portrait d’Álex, certainement inachevé, provisoire, subjectif. Les petits numéros musicaux et les conversations à son sujet se succèdent, s’empilent, se cumulent, dans une espèce de palimpseste à géométrie variable. Chaque nouveau tableau nous aide à construire une image de cet Álex, parfois très attendue, mais surtout paradoxale. Toute nouvelle information sur sa vie nous force à nous poser des questions : Qui est cet Álex ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il si important ?

Sur un ton ludique, un premier portrait d’Álex se dresse lors de ses funérailles. En imitant la déclamation boiteuse des prêtres, un des comédiens fait le survol, à une vitesse comique, de la messe, ce qui crée un contraste intéressant avec le caractère supposément sombre d’un tel événement. Puis IlMaquinario Teatro propose un tableau complètement différent, probablement le plus fascinant du spectacle : accompagnés d’un accordéon et d’un métronome, deux comédiens, une femme et un homme, se livrent à une espèce de duel où les paroles et les mouvements dialoguent avec la musique et le son obstiné du métronome. L’homme récite une série d’injonctions adressées à Alex, alternativement amoureuses et brusques (« Je veux que tu me lises des poèmes de Pessoa, que tu sois avec moi »).

Quoique le ton de la pièce évoque par moments un esprit un peu amateur, l’énergie consacrée à la reconstruction de la vie et de l’œuvre d’Álex, ainsi que la recherche constante de nouveaux langages scéniques et de changements de rythme (bien qu’inscrite dans les codes un peu répétitifs du théâtre documentaire, et sans les contester vraiment), viennent combler les éventuels vides du spectacle. L’engagement des comédiens est poignant, et le besoin de ne pas oublier, dans ce tourbillon d’images et de souvenirs du monde contemporain, tout à fait rafraîchissant. Il n’y a pas un brin de cynisme ni de nihilisme, sans que cela tombe pourtant dans le piège de la gravité. Le projet initial sur l’amour liquide et le vertige de la vie contemporaine est implicitement présent dans cette quête, puisqu’à la fin il s’agit de trouver des repères pour survivre et, surtout, de retracer l’un des amours les plus profonds et les moins liquides : l’amitié.

 

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de andrea.pelegri.kristic

La mère est bien là

« Participeriez-vous au tournage d’une scène porno avec moi, dirigée par ma mère ? » Cette question, posée lors d’un casting avec quatre acteurs porno, enregistré et projeté sur scène, est un des points de départ de cette perfo-conférence créée, dans une première version, par Janaina Leite en 2019. Comédienne,
28 janvier 2022

Les voix de la crise

Parler de musique contemporaine n’est jamais facile. Élaborer un discours critique autour de cet objet à géométrie variable est d’autant plus complexe, à cause de tous ces clichés qui l’entourent : une musique qualifiée d’élitiste et d’inaudible. Déjà faudrait-il détruire une première idée reçue sur ce genre, qui contribue à perpétuer
9 février 2019

Valery Gergiev. Rencontre, entretiens avec Bertrand Dermoncourt

Figure de proue de la musique classique depuis trente ans, Valery Gergiev (né en 1953 à Moscou), chef d’orchestre réputé et directeur artistique du théâtre Mariinski (ex Kirov) à Saint-Pétersbourg depuis 1988, se livre en (presque) toute liberté dans cette série d’entretiens avec Bertrand Dermoncourt. Il s’agit d’une série de
11 décembre 2018

Des corps (un peu trop) frénétiques

Le spectacle de l’artiste italien Roberto Castello (et sa compagnie Aldes) intrigue d’abord par son titre, dont une traduction en français serait « Nous tournons en rond dans la nuit dévorés par le feu ». Il renvoie sûrement au film éponyme de Guy Debord, sorti en 1978. La formule du philosophe est
2 mai 2018

Jouer ou ne pas jouer ? Telle est (toujours) la question

Le motif du « théâtre dans le théâtre » est aussi vieux que le théâtre lui-même. De Shakespeare à Ivo van Hove, l’idée de mettre en scène le processus de travail, de présenter les aléas de la création, de mettre en évidence le personnage qui est l’acteur a obsédé (presque) tous les
21 mars 2018