23 novembre 2017

Le laid et le chaud

Jamais seul
Mohamed Rouabhi | Patrick Pineau
© Eric Miranda

On connaît le beau théâtre, celui des chocs esthétiques et intellos, des épiphanies prodigieuses, qui vous font rentrer dans le monde comme un chartreux, contemplatif et réconcilié, fier dépositaire du secret. Théâtre du trop-plein et de la clôture, taillé pour les esthètes mal à l’aise avec la nature. Pour parler de l’Homme, il prend des détours allégoriques, parle de Solitude, d’Horreur, d’Amour, de Politique… On en ressort le cœur gros, bouleversé de choses immenses qui, sorties du cloître pourtant, rappelées et confrontées au réel, se désactivent et ne disent plus grand-chose de nos vies.

Il y en a un autre, celui de Mohamed Rouabhi par exemple, pas beau mais humble, qui entre de plain-pied dans le réel. Pas naturaliste ou documentaire pour autant, plus subtil encore : Rouabhi est un conteur. Il ne vous parle pas d’Humanité, et d’autres absolus indéfinis du genre, ni de « condition », comme on parle de déficience, d’infirmité congénitale. Il parle plutôt d’« aventure » humaine, au sens que lui donne Jankélévitch : rien de sensationnel, que la vie, toute simple, toute chaude, et l’homme véritable, toujours en route, qui naît, croît et dégénère. Rouabhi isole, dans une famille en friche, un chômeur, un vigile, un divorcé alcoolique, enfin toute la galerie des paumés dans lesquels personne ne veut pouvoir s’identifier, des insuffisances minables et des peurs écœurantes qui sont les vôtres. Miraculeusement, viennent avec des états de grâce, de fantaisie, des tendresses et des bonheurs sincères, qui parlent aussi de vous. Rouabhi ne présuppose pas un monde meilleur, un au-delà sublime pour quelques initiés mystérieusement plus méritants, et un monde damné pour des milliers de gueux sans lumière. Dans ce théâtre, comme dans la vie, le laid et le beau, la ruine et le prodige sont du même côté du monde.

La mise en scène de Patrick Pineau, avec ses écrans à double fond, fait jouer le chassé-croisé de chaque conte, entre le trivial et le romanesque, dans ces espaces indécidables où un terrain vague de banlieue peut soudain devenir la caverne du premier homme, un parking privé tourner au jardin d’Éden. L’enchantement bizarre du conte surgit partout. Dans la réjouissante troupe de comédiens, on élit ses préférés : Rouabhi acteur est irrésistible et Élise Lhomeau n’est que grâce, en jeune fille folâtre et détraquée comme sous la barbiche hirsute d’un vieillard.

I/O n°117

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