26 janvier 2017

Le pouvoir assassiné

Mesure pour mesure
William Shakespeare | Karim Bel Kacem
© DR

Toujours, Shakespeare respire. C’est un poncif, mais c’est ici une réalité : habité par une vision singulière de « Mesure pour mesure », Karim Bel Kacem et ses comédiens ravivent la dépouille du dramaturge mort il y a quatre cents ans, et avec elle le cadavre d’un monde devenu sourd du vacarme qu’il produit.

Depuis la révélation d’un Hamlet bruyant par Vincent Macaigne au Festival d’Avignon, en 2011, rares sont les artistes parvenus au-delà du discours à convaincre de l’impérieuse nécessité de monter Shakespeare. Par le réel de la scène et au-delà des phrases, Karim Bel Kacem est de ceux-là, car de cette cellule que le public observe assis sur des gradins bifrontaux, et des casques dans lesquels les comédiens nous susurrent la traduction du texte de Jean-Michel Désprats, c’est une triple interrogation qui s’échappe. Sur le texte d’abord, quand l’histoire maintes fois rabâchée du Duc devient cet outil de remise en question de l’état d’urgence, sur le théâtre ensuite, quand le spectateur devient démiurge omniscient, et sur nos vies enfin, alors que la scène se transforme en orifice spectaculaire duquel s’évapore le bruit d’un monde qui assourdit et qui tue.

De facto, c’est un Karim Bel Kacem légiste magicien qui apparaît donc, quand après la résurrection de Shakespeare le spectateur assiste à celle d’un Michel Foucault omniprésent. Le dispositif s’évade au fil du temps de la représentation de l’esprit du metteur en scène pour devenir l’allégorie subtile de la pensée du philosophe, pour qui « l’exercice du pouvoir de la discipline suppose un dispositif qui contraigne par le jeu du regard ». Cette boîte dans laquelle les spectateurs ne peuvent voir complètement ce qui se passe devient alors une sorte d’antipanoptique mais reste cet « appareil qui permet de voir les effets de pouvoir ». C’est fascinant et c’est beau, tant il apparaît que le dispositif justifie toute la démarche des amoureux que nous sommes, qui croient en la capacité du medium théâtral à englober la totalité des questionnements de nos vies.

Reste cependant que transpire du finale de la pièce, qui voit surgir hors de la boîte le Duc Yann Collette transformé en Philippe Risoli d’un pouvoir devenu « Roue de la Fortune », un certain manque d’empathie envers l’homme qui trébuche et se trompe. De la pensée de Guy Debord, lui aussi très présent, il semblerait que Karim Bel Kacem expurge tout un pan. Car s’il est vrai que le penseur suicidé estimait le spectacle de notre société comme « la négation visible de la vie », il faut rappeler que son maître à penser Feuerbach voyait dans l’illusion de ce même spectacle une forme d’émanation du sacré. Le cynisme pessimiste de cette fin pose donc question. Nous nous égarons, oui, et notre société avec nous, mais il ne faudrait pas oublier que si le réel et le possible ne sont pas toujours frères, ce dernier dispose encore de la capacité à convaincre la réalité quand elle s’acharne, au théâtre notamment. Et quand bien même, resterait alors la révolte, que Foucault (encore lui) nous montre du doigt dans les dernières lignes de « Surveiller et punir », alors qu’il écrit ces mots : « Dans cette humanité centrale et centralisée […] il faut entendre le grondement de la bataille. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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