14 juillet 2017

L’image finale

Bildraum
Charlotte Bouckaert | Steve Salembier
DR

Un plateau noir. Et sur ce plateau, de petites maquettes indistinctes. Au milieu d’elles, deux artistes qui se meuvent dans l’obscurité de cette scène en actionnant les rouages de leur propre dispositif. L’un provoque sur ces constructions miniatures de micro-changements. L’autre photographie en très gros plan ces espaces pour nous indistincts, et qui deviennent, en des images retransmises sur grand écran, les lieux familiers et froids de la civilisation : piscines, jardins, intérieurs de quelque villa abandonnée. Et, comme l’écrin vivant d’une beauté spectrale, un travail sonore. Fixité de l’image, mobilité du son, telle serait la disjonction sur laquelle repose le dispositif.

Bruit d’un dîner. Eclats de voix. Et à l’écran, une salle à manger vide de présence humaine. Comme si le son était l’écho d’une chose disparue. Et si ces images, dans leur succession, nous racontent quelque chose, c’est bien l’histoire d’une disparition. Cette salle à manger par exemple, photographiée à plusieurs reprises, d’abord ordonnée, puis les chaises progressivement renversées. Une douleur s’est emparée de l’espace. Un bruit d’écoulement. Face à l’image toujours fixe et morte, le son monte comme la mer qui nous submerge.

L’espace devient alors un lieu de réminiscences et de projections fantasmatiques. Une errance dans un monde d’après la fin du monde, vidée des hommes, au milieu de la minéralité sans vie de la pierre et de l’organicité meurtrière de la mer. Un tableau de De Chirico dont la petite figure humaine, toujours esseulée, aurait elle-même disparu avec les couleurs chaudes du Midi ; ou un jeune androïde de Spielberg à la recherche de l’humanité, errant dans Manhattan englouti, entouré des figures pétrifiées du passé.

Mais pourquoi alors ne pas se contenter d’un simple diaporama sonore ? Quel intérêt y a-t-il à montrer sur scène le processus de fabrication des images ? Il y a évidemment le pouvoir de fascination qui réside dans cette double vision contradictoire d’un même objet : à la fois miniature indistincte et espace réel de projection de soi. Il y aussi la présence scénique de ces deux corps qui deviennent à leur tour objet de projection imaginaire. Les deux artistes, comme deux ombres venues d’un autre monde, exécutant mécaniquement et consciencieusement ce programme à l’horizon duquel l’humanité a disparu.

Récit d’une fin. Récit d’une disparition. Récit d’une chose à venir aussi. Une prophétie et une apocalypse. Et si, dans la Bible, l’apocalypse se dit avec des mots, c’est que la fin du monde y est indissociable d’une survivance de l’homme et de sa parole. Au contraire aujourd’hui, c’est bien plutôt le monde qui survivra à l’homme. Prophétie moderne donc, qui ne répète pas les gestes obsolètes du passé, mais à qui échoit la figuration de la fin telle qu’elle se présente à l’horizon du monde moderne. Une fin qui ne peut se dire avec justesse qu’au moyen d’un langage inhumain. Une fin sans reste, sans sens et sans parole.

I/O n°117

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