14 octobre 2017

Liquidités

Chroniques d’une société liquide
Umberto Eco

Fidèle à son esprit curieux et humaniste, Umberto Eco aborde dans « Chroniques d’une société liquide » (Grasset) une multitude de sujets de société avec une dose d’humour et d’érudition, mais reste parfois dans le domaine du poncif.

Les éditions Grasset proposent la traduction d’une anthologie de chroniques parues dans le journal italien « L’Espresso » entre 2000 et 2015. Dans ces analyses sur la « société liquide » (concept hérité du sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman), Umberto Eco est présent sur tous les fronts de la modernité italienne et occidentale : du port du voile à l’antisémitisme, en passant par le rôle des médias et l’avenir de l’Europe. Mais aussi l’art et la littérature, y compris Harry Potter ! Etant donné la nature des textes – de courtes chroniques publiées tous les 15 jours – on y retrouve essentiellement des réactions à des événements d’actualité ou des publications de livres, avec une dimension politique prégnante. L’appétit de culture et la plume toujours vive de l’écrivain italien contribuent à rendre la lecture du présent opus aussi revigorante que divertissante. Sa grande force, comme l’était celle de Jorge Luis Borges : sa capacité à tisser des liens entre les sujets, les auteurs et les pistes de réflexion, ainsi lorsqu’il évoque Criton, disciple de Socrate, dans un papier sur les ambiguïtés de Berlusconi… Sa pensée est toujours transversale, érudite, synthétique, et empreinte d’un humour jubilatoire, à l’instar de son reproche ironique aux pourfendeurs des théories du complot – lui-même compris – de voir des théories du complot partout !

Toutefois, l’ouvrage suscite un certain nombre de réserves. Pour le chantre d’une gauche italienne progressiste, Eco se fait un peu réac sur certains sujets, notamment ses griefs faciles contre le téléphone portable ou les réseaux sociaux. Là où il maniait dans « Le Nom de la Rose » ou « Le Pendule de Foucault » les faux-semblants et le troisième degré, là où il aiguisait dans « Lector in Fabula » notre imaginaire de lecteur,  il se contente parfois ici d’énoncer des idées toutes faites. On pense à ce propos à cette anecdote racontée par le sociologue Jon Elster, prenant un verre en terrasse avec Erving Goffman ; observant la circulation automobile, ce dernier déclare soudain : « Il y a beaucoup trop de voitures en ville », ce que Elster commente en son for intérieur : « Comment Goffman, être doté d’une pensée supérieure, peut-il énoncer à haute voix une proposition d’une banalité aussi affligeante ? » Bien que le genre de la chronique soit extrêmement contraignant et accule à la simplification des idées, on est loin ici des « Mythologies » de Barthes. Reste que si ces « Chroniques » enfoncent par moments les portes ouvertes, elles permettent malgré tout une plongée stimulante dans les problématiques qui secouent nos sociétés modernes. Et elles constituent surtout l’un des derniers témoignages de la plume insatiable d’Umberto Eco, disparu en 2016.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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