4 octobre 2017

L’obsession du boucher

La Pitié dangereuse
Stefan Zweig | Simon McBurney
La Pitié dangereuse
© Gianmarco Bresadola

Qu’importe l’idée quand la méthode la congédie : le roman de Stefan Zweig est au metteur en scène Simon McBurney ce que la viande neuve est au boucher – un morceau à découper.

Au socle réside l’histoire : celle du lieutenant Hofmiller se rapprochant des Kekesfalva, riches propriétaires à la réputation douteuse. Durant un dîner, il fait cette gaffe d’inviter à danser la jeune fille paralytique de l’hôte, l’enferrant dès alors dans un douloureux dilemme moral dont la pitié « molle et sentimentale » est la maudite clé de voûte. Le reste – la mise en scène – n’est que découpe : la double veille des guerres mondiales (le Hofmiller de 1938 narre le Hofmiller de 1913) est diffractée dans les « milles alvéoles de l’espace » – pour reprendre Bachelard – au cœur d’une scénographie alternant entre dramatique et épique, documentaire (les tables de bibliothèque et la veste de Franz Ferdinand au lointain) et fiction (la poétique vidéo). L’orchestre tapageur des sept acteurs de la Schaubühne se substitue à la voix fleuve du lieutenant Hofmiller, tandis que les personnages se doublent entre eux pour brouiller les pistes. Quant aux lumières découpées et poursuitées à l’halogène, elles se fondent dans la tranche glaciale des LED de la robe d’Édith et de la gare immobile, lorsque Hofmiller apprend la vérité de Condor sur les Kekesfalva. De sorte que les visages sont sans cesse scindés par l’ombre manichéenne qui menace : la lumière glorieuse du smartphone, dont profite Hofmiller quand sa pitié le fait se confondre avec Dieu, finit par briser sa surface de verre dans un passage vidéo, lorsque la guerre et la mort pointent avec vacarme. Quoi de plus emblématique pour figurer cette obsession que l’effet stroboscopique – qui contredit pour une fois son usage techno putassier – découpant théorétiquement chaque fraction de seconde du voir ?

Avis aux détracteurs séculaires et sclérosés de l’illustration : à peine le narrateur énonce-t-il que « ce qui arriva fut abominable » que lumière et son ont l’habitude de fracasser leurs dissonances ; qui découpe recoupe. Le torrent narratif et dramatique que les acteurs manient avec une facilité à couper le souffle est coulé dans la répétition et l’illustration (non sans rappeler une certaine parodie des Robins des Bois). Ne faut-il pas couper sa viande sous plusieurs angles ? Répéter le geste de découpe pour qu’à terme la tranche saigne et éclabousse net. Les recoupes obsessionnelles giclent enfin en torrents de sang maculant la scène : la guerre finit par éclater et Édith se suicide de chagrin et de trahison à cause de la fuite de Hofmiller. La faute reste impardonnée ; impardonnable « tant la conscience s’en souvient ». Les bouchers Zweig et McBurney terminent donc leur affaire sur une tache étrangement morale dont le fin mot est parfumé à l’humanisme d’impératif catégorique. Réminiscence kantienne dont l’eau de jouvence étouffe plus qu’elle ne fait miracle, comme la tranchée métallique qui comprime les s’en-vont-en-guerre. L’image du bateau de réfugiés – actualité politique dont on lisait suffisamment l’écho – substitue la bonne conscience aux bons sentiments d’amour ; la « seule pitié qui compte » apparemment. Si le geste formel de McBurney – découpes et recoupes minutieuses d’une œuvre romanesque – brille de propreté, la moelle saignante qu’il en extrait noie donc un peu sa réussite dans un symptôme de l’empire du Bien.

 

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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