8 juillet 2017

L’œil et la main

Joel Meyerowitz - Early Works
Joel Meyerowitz
Couple au manteau camel sur Street Steam, New York, 1975. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Howard Greenberg Gallery / Camel Coat Couple in Street Steam, New York City, 1975. Courtesy of the artist and Howard Greenberg Gallery.

Joel Meyerowitz est un danseur, un sorcier, un alchimiste. On ne sait qui, de son œil ou de sa main, est le plus rapide, mais de leur union jaillissent des œuvres saisissantes, drôles et poétiques, que l’exposition « Early Works » des Rencontres d’Arles nous invite à redécouvrir.

La quarantaine de clichés que compte l’exposition, des tirages d’époque issus des archives personnelles de l’artiste, offre une vue panoptique sur le talent en devenir du photographe – couleur, cadre, humour, autant de dimensions qui font aujourd’hui de Joel Meyerowitz l’un des maîtres de la photographie de rue aux côtés de William Eggleston et de Stephen Shore – et que l’on découvre déjà à l’œuvre dans ses clichés de jeunesse.

On mesure grâce à cette exposition toute la portée iconoclaste de son choix de la couleur à une période où le noir et blanc règne en maître sur la photo d’art et signe jusque dans l’inconscient collectif l’élégance d’une époque. Quelle surprise de découvrir, immortalisés par le Kodachrome du photographe, ces personnages des années 1960, pris sur le vif de la crudité chromique. La vie new-yorkaise n’en paraît que plus bouillonnante, la ville, en mouvement, sa réalité comme augmentée. « J’ai choisi la couleur car la vie est en couleurs », dira laconiquement le photographe pour expliquer son choix, à la fin des années 1960, de délaisser le noir et blanc.

Le talent de Meyerowitz est d’avoir su s’emparer du réel pour le transformer en compositions qui frappent l’œil et l’imagination. Comme ce cliché d’une jeune danseuse rousse, dont la silhouette verte un peu rigide se détache sur le mur orangé d’une boulangerie. Ces couleurs « provoquent une vibration psychique » chez le spectateur, éclairant d’un jour nouveau les mots de Kandinsky. De même que les clichés qui s’alignent sur le mur du fond de l’espace d’exposition forment des compositions contemplatives – devenues depuis des topoi de l’imaginaire visuel américain : maisons isolées auxquelles les mordorés bleus et roses de Meyerowitz confèrent une étrange sérénité.

Le cadre, dans ces compositions, délimite l’espace, dilate le temps, arrête le champ des possibles. C’est lui qui capture l’éphémère, fixe le sens et qualifie l’instant de « décisif ». Comme dans ce très beau cliché où un couple, vêtu de manteaux en poil de chameau, traverse un nuage de vapeur à New York. Joel Meyerowitz glisse derrière cet homme et cette femme sur le trottoir et unit, d’un geste, leurs ombres à deux silhouettes anonymes, découvertes au hasard.

Union de l’œil et de la main, l’œuvre de Joel Meyerowitz arrête, chez son spectateur, et le geste et l’œil, pour finir son mouvement en suspens, entre la tête et le cœur.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de India Bouquerel

Le Dernier Testament

Pendant trois ans, le photographe norvégien Jonas Bendiksen a parcouru la planète – du Brésil à la Sibérie, en passant par l’Angleterre, l’Afrique du Sud, les Philippines, la Zambie ou le Japon – pour rencontrer des hommes qui prétendent être le Messie. Avec « Le Dernier Testament », il livre l’une des
17 juillet 2018

La vie dans les villes

Le temps des Rencontres, l’Eglise des Frères-Prêcheurs s’est muée en une ville tentaculaire, avec ses tours monumentales, ses appartements standardisés et ses métros bondés. Rétrospective enthousiasmante de l’œuvre de Michael Wolf, « La vie dans les Villes » met en scène une sélection de photographies choisies parmi une dizaine de séries et une
18 juillet 2017

With or Without You

Du Groenland au Japon, du Guatemala, à la Sibérie, les clichés intenses et sombres de Jacob Aue Sobol dessinent la cartographie intime de ses obsessions, corps nus enlacés, visages méditatifs, amples paysages. Saisissants, le grain si particulier de Sobol, ses photos en noir et blanc contrastées, l’émotion qui s’en dégage.
18 juillet 2017

Lénine déboulonné

Symboles de l’influence de la Russie sur le pays, les 5 500 statues de Lénine que comptaient l’Ukraine ont toutes disparu des places publiques et des stations de métro. Elles ont été détruites par la foule au plus fort de la crise ukrainienne de 2013-2014, avant que des lois de
14 juillet 2017

Les Traversées

Quels espoirs insensés, quelle liberté rêvée mais aussi quelles tragédies humaines recèlent les reflets mordorés de la mer Méditerranée ? Aglaé Bory, dans cette très belle exposition, présente deux séries photographiques qui se répondent : « Les Mers intérieures », réalisée entre 2011 et 2012 sur les bords de la mer Noire et de
11 juillet 2017