8 juillet 2017

Moteur extatique

The Generator
Allessandro Sousa Pereira | Edhem Jesenkovic | Sebastian Kloborg
© Marc Fluri

Les artistes de la compagnie Dansk Danse Teater proposent pour l’entrée en matière du programme estival du Danish Royal Theatre trois essais de danse contemporaine, regroupés sous la bannière prophétique du « Generator ». L’exercice est fécond, et dans cette matrice ternaire les corps explorent l’être sous la baguette de trois chorégraphes différents. Trois aperçus sur le monde, la puissance de l’imagination et la rigueur de l’exercice physique, traités avec finesse et brio.

La force du premier tableau (« Walk the Beast ») naît d’un duo sublime (Merete Hersvik et Stefanos Bizas) qui s’avance sur le fil dessiné par Sebastian Kloborg. Raison et déréliction s’affrontent et se confondent dans un tableau touchant. Les deux interprètes sont bouleversants ; leur technique impeccable rejoint un jeu de pantomime efficace qui nous plonge immédiatement dans un univers quotidien et saisissant.

Si « Apes » semble moins profond, la troupe d’artistes habite là encore la scène avec une puissance formidable. L’angle d’attaque est ici plus évident et le titre trahit le contenu de manière limpide… mais pas simpliste. Les danseurs et danseuses parcourent la scène avec énergie et conviction ; la magie du premier acte subsiste ainsi et n’attend que le dernier tableau pour éclater brillamment. « It Becomes Silent » (Edhem Jesenković) termine la trilogie avec fougue, en empruntant un ton aux allures militantes sans pour autant tomber dans le piège d’un particularisme parasite. Les six danseurs réclament littéralement à cor et à cri leur liberté d’expression.

Depuis le ballet de l’intimité et de la psychologie fine, « Generator » tend une corde rythmique qui va crescendo vers le collectif en jouant plus franchement, dans les deuxième et troisième actes, sur le rythme des corps entre eux, leurs interactions, le conflit des chairs en mouvement et des paroles qui tentent de s’échapper. Le travail sonore est impeccable voire génial et accompagne parfaitement les différents temps de cette jeune création qui inspecte une belle part du spectre chorégraphique. Tous les sens sont touchés. Le spectateur est happé. « Generator » : boîte qui repasse des idées anciennes, des thèmes universels et intemporels à la moulinette d’une folle jeunesse qui agite puissamment la scène. Comme un moteur qui génère des rapports de force sublimés : entre corps, entre plateau et salle, entre individu et société. Une extase qui saisit le spectateur par l’urgence du discours et la beauté de ses messagers et messagères.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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