6 juin 2017

Naissance d’une poétesse

La fureur de ce que je pense
Nelly Arcan | Marie Brassard | Sophie Cadieux
© Caroline Laberge

Six poupées enfermées dans des boîtes, comme des panthères en cage faisant les cent pas derrière le plexiglas qui les empêche d’éprouver la réalité. L’impossibilité de vivre, l’impossibilité de vivre en tant que femme, c’est ce qui a poussée la jeune écrivaine québécoise Nelly Arcan à se passer la corde au cou, au sens littéral, un jour de septembre 2009.

Marie Brassard rend hommage au talent de cette écorchée vive inguérissable à travers une intelligente mise en scène de morceaux soigneusement choisis parmi ses œuvres. Derrière le personnage de bimbo blonde aux yeux azur et au passé sulfureux souffrait une âme de petite fille incapable de dépasser ses peurs et de renoncer à ses désirs de grandeur. Six comédiennes à la présence fracassante reprennent en cœur la voix meurtrie de cette femme dont la plus grande victoire et la plus grande perte fut d’en être une. Il est très rare d’entendre les mots d’un(e) auteur(e) aussi clairement, sans fanfreluches, sans trémolos. « La fureur de ce que je pense » réussit cette gageure remarquable avec humilité et puissance, nous permettant de rencontrer la parole passionnée d’une artiste torturée par un destin écrit dans les cartes. Nelly Arcan, pour toujours romantique, n’a pu que sublimer ses démons, avec le désespoir d’une Sarah Kane et la rage d’une Virginie Despentes. Alors derrière le plexiglas, la mort est dans toutes les bouches, imparfait ailleurs bourré d’incertitudes et pourtant préférable aux souffrances sauvages de ce monde de brutes. Marie Brassard et Sophie Cadieux ont su trouver les respirations justes dans le boucan infernal d’une poésie dense et anarchique, faisant ainsi naître une nouvelle écriture, celle de la scène, du drame humain qui nous éclate en pleine face, douce et métaphysique violence.

Léa Coffineau

Léa Coffineau

Révoltée curieuse et exigeante, toujours à la découverte de nouveaux talent.

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