23 juillet 2017

La Navarre a du chien

Les Déclinaisons de la Navarre

Si l’art existe pour suppléer au langage en le détournant ou en le contournant, « Les Déclinaisons de la Navarre » accomplit ces deux missions pour le même prix. Et se plonge avec une folle ardeur dans toute l’étendue de ce qu’est et peut être le spectacle vivant, ici articulé autour d’une seule courte scène de dialogue.

Pas n’importe laquelle. La rencontre entre Henri de Navarre et Marguerite de Valois, filmée par Jo Baier en une séquence à l’eau-de-rose dans « Henri 4 ». Scène double au juste, celle d’un dialogue bref, répété à discrétion tout au long de la pièce, où un amour se déclare, où un autre se dit sans se déclarer. Une parole qui explique, l’autre qui veut masquer. Puis une scène initiatique et sauvage, les masques qui tombent, les mots qui se taisent, où l’on n’entend plus que les halètements de la vérité nue. Ces courtes minutes, plat archétype de la rencontre amoureuse, le duo PJPP en fait resurgir la densité, en même temps que le ridicule. Il les dissèque et les recompose dans un système réticulaire jouissif, jouant tantôt d’une forme et tantôt d’une autre pour en faire ressortir tel ou tel aspect, dont les propres aspérités seront elles-mêmes interrogées plus tard. Les saynètes qui se déclinent avec un rythme rapide, espacées de moments plus distendus, explorent et détournent les codes du théâtre et du langage mis en regard.

On peut parler de pièce à tiroir, en ce sens que tous les tiroirs recelés par le dialogue sont tirés en désordre et joyeusement renversés, révélant les sous-entendus les plus profonds, les potentialités les plus diverses et les associations les plus absurdes. Dansée, chantée, mimée, accélérée, tronquée, truquée, pastichée, la séquence n’est pas seulement l’objet d’une multitude d’interprétations, mais de variations, puis de variations sur ces variations. Ces déclinaisons en cascade dessinent une arborescence ludique, enracinée dans la diversité des arts de la scène, dont tous les aspects sont impeccablement maîtrisés. Chaque mot compte, chaque geste aussi, tout fait sens, tout fait signe vers la profondeur sans jamais s’en alourdir. Physique et pataphysique, aussi réjouissante au premier degré que riche de sens à tous les autres, la pièce, en offrant un regard sur le théâtre, répond pleinement à la nécessité de l’acte artistique : sortir des limites du langage. Sans les dire, puisque le langage y est impuissant lui-même. En les rendant surprenantes, déroutantes, sensibles. Et irrésistiblement drôles.

I/O n°117

IO n°117

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