26 mars 2017

Une nouvelle fleur baroque

Les Fêtes d'Hébé ou les Talens lyriques
Antoine Gautier de Montdorge | Jean-Philippe Rameau | Thomas Lebrun
© Studio J’Adore Ce Que Vous Faites !

Il est du renouveau des œuvres de Rameau sur la scène française – et même internationale – comme d’un arbre ancien en nouvelle floraison. Depuis quelques années, le patrimoine français du XVIIIème en la personne de Jean-Philippe Rameau connaît un fantastique développement avec, entre autres exemples, les recréations d’Hippolyte & Aricie{1}, de Castor & Pollux et de Dardanus{3} ; recréations auxquelles il faut encore ajouter la multiplication de nouveaux enregistrements – comme Les Fêtes de l’Hymen{4}, le Temple de la Gloire{5} ou Les Fêtes de Polymnie{6} – et l’édition de matériels musicologique (partitions, ouvrages de recherche) qui permettent de renouveler les propositions sonores et dramaturgiques contemporaines. C’est dans cette lignée que s’inscrit la reprise des Fêtes d’Hébé ou Les Talens lyriques{7}, dont la musique et le son des pas des danseurs n’avait plus résonné sur la scène française depuis maintenant 247 ans.

Pour remonter ce petit bijou ramiste, il aura fallu pas moins de trois institutions de renom international, dont le Centre de Musique Baroque (CMBV) qui œuvre depuis 30 ans pile à la redécouverte et la valorisation de ce répertoire musical français. Un patrimoine chéri qui sonne pourtant encore si « exotique » aux oreilles des non averti-e-s et étonne toujours ; tant vis-à-vis de ses sonorités que des propositions dramaturgiques qu’il suscite. Avec le savoir-faire du chef Jonathan Williams et le talent des instrumentistes du Royal College of Music de Londres, ainsi que les chantres du CMBV (préparés par Olivier Schneebeli) associé-e-s à de fantastiques danseurs (Karima El Amrani, Antoine Arbeit, Maxime Camo, Lucie Gemon, Léa Scher et Julien-Henri Vu Van Dung), le terrain était propice à voir fleurir une recréation de haut niveau.

De fait, les efforts combinés ont réalisé des merveilles. Les solistes, nouvellement formés aux techniques de l’art baroque, ont présenté sur la scène de l’Amphithéâtre de l’Opéra National, un talent exceptionnel – tant au niveau de la déclamation que de la gestuelle baroques. Car ces Fêtes d’Hébé sont avant tout le fruit d’une collaboration pédagogique éblouissante. Et c’est d’ailleurs le vœu premier des auteurs d’origine, que de donner à entendre, au sein du genre de l’opéra-ballet, une variété de caractères qui résonne dans les voix et les corps. À ce titre, il convient de féliciter tout particulièrement Adriana Gonzalez (Sapho/Iphise) et Mikhail Timoshenko (Hymas/Tyrtée), qui présentèrent des qualités de jeu tout à fait remarquables. Les différents pas de danse furent également interprétés avec brio par de jeunes artistes extrêmement prometteurs. Dans la droite ligne de l’esthétique baroque, le geste est conçu sur scène comme une peinture visuelle des sentiments, une annonce du mot, qui permet aussi l’éclat du rire et l’auto-dérision.

L’ensemble de la mise en scène, délicate, ciselée, se fragilise par moments. En effet, la proposition très construite de Thomas Lebrun, qui propose une architecture cohérente, manque quelques fois à laisser la musique seule prendre le pas et conquérir le cœur du public. À ces quelques moments près, cette reprise – attendue et nécessaire – des Fêtes d’Hébé, éclot avec entrain et bonheur. Voici une célébration du nouveau printemps qui charme et offre un parfum d’espoir ; l’espoir que le souffle renaissant de ce patrimoine dure encore longtemps.

 

{1} Hippolyte & Aricie, tragédie lyrique de J.-P. Rameau et de Pellegrin recréation à Toulouse en 2009 puis à Paris en 2012 (Palais Garnier) par Le Concert d’Astrée (Emmanuelle Haim).
{2} Castor & Pollux, tragédie lyrique de J.-P. Rameau et Gentil-Bernard (1737 puis 1754, Académie royale de Musique), repris en 2014 par le jeune Ensemble Pygmalion (Opéra-Comique, Paris).
{3} Dardanus, tragédie lyrique de J.-P. Rameau et C.-A. Leclerc de La Bruère (1739 puis 1744, Académie royale de Musique de Paris), repris en 2015 également
par l’Ensemble Pygmalion (Opéra Royal de Versailles).
{4} Les Fêtes de l’Hymen & de l’Amour, opéra-ballet de J.-P. Rameau et L. de Cahusac (1747, Manège de la Grande Écurie), enregistré par le Concert Spirituel en 2014 (2 CD Glossa).
{5} Le Temple de la Gloire, ballet héroïque de J.-P. Rameau et Voltaire (1745, Manège de la Grande Écurie), enregistré par les Agrémens et le Chœur de chambre de Namur, label Ricercar.
{6} Les Fêtes de Polymnie, ballet héroïque de J.-P. Rameau et L. de Cahusac (1745, Académie royale de musique), enregistré par l’Orfeo Orchestra en 2014 (2 CD Glossa).
{7} Les Fêtes d’Hébé ou Les Talens lyriques, opéra-ballet de J.-P. Rameau et A.-C. Gautier de Montdorge (1739, Académie royale de musique).

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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