18 mai 2017

Quand on n’a pas de pétrole…

Procesul
Franz Kafka | Mihaela Panainte

C’est peu dire que Mihaela Panainte a des idées. Et c’est peu dire aussi qu’il en faut dans son cas, tant il paraît difficile de créer dans les conditions qui sont celles des artistes aujourd’hui en Roumanie. Et pourtant… pourtant voilà que cette jeune metteuse en scène d’une trentaine d’années vient de créer au Théâtre National de Cluj une version onirique du « Procès » de Kafka qui résonne avec l’ardeur d’une réflexion sans concession, et de laquelle se dégage le parfum d’une sorte d’existentialisme métaphysique. Épaulée par le grand scénographe Helmut Stürmer, compagnon de route de Gabor Tompa qui donne à cette proposition des allures d’« Einstein on the Beach », elle assume ici un parti pris radical : celui de la condamnation sans appel de Joseph K, devenu parangon d’un égotisme érigé en symbole du monde qui va (mal, a priori). Et c’est ici que réside tout l’intérêt de la version qu’elle propose de ce roman. Alors que la plupart des artistes profiteraient du fait de monter ce texte pour en faire une déclaration politique qui virerait au brûlot kitsch dirigé contre un pouvoir supposément abject, jamais Mihaela Panainte n’emprunte cette voie et ne profite de la scène pour faire de son travail le porte-étendard d’un dessein politique. Au lieu de cela, Ionut Caras incarne un Joseph K qui éloigne le propos du politicien pour en faire un simple manifeste humaniste par la démonstration de sa propre inhumanité. Au fil de la pièce, ce n’est effectivement plus l’injustice de la situation de cet homme qui ressort mais l’égoïsme forcené d’un individu. Dévoré par le désir d’être, K s’enferme en lui-même jusqu’à finir en prison et devenir « l’exilé de sa propre vie ». Ou quand la victime devient son propre bourreau, et par là l’image de la merditude d’un monde. C’est parfois hésitant, mais cela reste intéressant tant cette conception de l’œuvre reflète le caractère de cette metteuse en scène : celui d’une acharnée qui refuse de se plaindre et qui avancera, coûte que coûte.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Jean-Christophe Brianchon

Nostalgie contemporaine

Imprégné par l’œuvre de la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, Fouad Boussouf s’empare de son œuvre pour la marier à celle d’une autre figure du monde arabe, le poète Omar Khayyam. Et c’est la fin d’un cycle. Avec ce spectacle, le chorégraphe et danseur d’origine marocaine termine une trilogie qu’il débutait
26 février 2020

Le tableau d’une génération

Porté par son histoire et inspiré par une toile du Musée d’Orsay, le rappeur Abd al Malik amène à la scène le récit d’un jeune homme noir du 21e siècle. Attention, affiche ! Sur le plateau, c’est avant tout la rencontre de trois grands noms : le rappeur Abd al
26 février 2020

Ombre sensuelle

Créé en octobre 2019 à L’Echangeur CDCN des Hauts-de-France, « Beloved Shadows » est le deuxième solo de Nach. Une expérience qui nous invite à faire histoire du corps et des désirs qui l’accompagnent. Une première image, fascinante : un dos. Un dos et ses muscles, anguleux, mouvants, désirables. Du
24 février 2020

Encore un instant

Deux panneaux, un néon et de la fumée. Trois éléments au centre de ce dispositif de Philippe Saire, quatrième volet d’une série de pièces dans lesquelles le chorégraphe appelle au dialogue des arts visuels avec la danse. Deux panneaux disposés en oblique, prêts à se rejoindre, mais qui laissent entre
24 février 2020

Histoire de nos corps

Nos corps comme des livres. Des livres dont Aina Alegre nous fait la lecture, une heure durant. Sur le plateau : trois corps. Torses nus, habillés de pantalons noirs, ils vont se mouvoir et s’écrire progressivement dans les méandres d’une nature fantasmatique que la scénographie de James Brandily nous enjoint
24 février 2020