13 juin 2017

On vous emmerde

L’Homme qui valait 35 milliards
Nicolas Ancion
© Dominique Houcmant (Goldo)

Ce sont aujourd’hui les Belges qui parlent le mieux des dérives sociales et politiques – voire métaphysiques – de l’hexagone. Le Collectif Mensuel signe ici une adaptation du roman de Nicolas Ancion, « L’Homme qui valait 35 milliards ». La trame narrative est d’abord celle d’un cri : le sursaut d’employé(e)s, licencié(e)s par l’entreprise ArcelorMittal, qui cherchent à retrouver leur dignité et un semblant de justice pour, peut-être, redonner du sens à leur existence. C’est dans la ville de Liège que se joue leur avenir, fracassé sur le mur de la spéculation financière derrière lequel le « grand patron » se drape, dans le voile d’une pudeur médisante.

Manichéisme ? Oui et non. Oui, parce qu’on n’échappe pas à quelques clichés ou simplifications qui servent le discours et facilitent l’énergie furieuse de la pièce. Non, parce qu’on ne demande pas à Sandrine Bergot, Baptiste Isaia et Renaud Riga de nous servir un énième article d’économie sur papier glacé. Le collectif théâtral remplit un rôle ancien et vénérable : celui de répondre à une absence ; de redonner la voix à celles et ceux qui en sont privé(e)s, de ranimer un débat trop vite oublié des médias, de raviver les consciences politiques.

Celui qui se définit par ce qu’il possède n’est pas grand-chose, en réalité, nous avait déjà appris Pascal. En reconstruisant une hiérarchie que l’on croyait abolie avec la mise à mort de l’Ancien Régime, l’oligarchie d’ArcelorMittal recrée une élite aux couleurs et à l’odeur de l’argent, et use d’un ton condescendant que les acteurs manipulent à merveille. De ce cynisme naît aussi une forme de fascination, la beauté cruelle d’un homme qui cherche à se prémunir de toute obligation fraternelle et de toute responsabilité intellectuelle. Reste au théâtre à conscientiser son public… sans moralisation abrutissante.

Pari tenu pour le trio de comédiens, accompagné en musique par Quentin Halloy et Philippe Lecrenier. Leur proposition est guidée par l’envie d’aborder l’actualité sous un angle de dérision générale : en frappant juste, mais en frappant un peu partout. Par moments, on voit surgir la farandole du coup de gueule, la suite bachique d’une colère qui risque de s’étouffer dans les gorges si on ne la vomit pas – exorcisme d’un mal que personne ne veut entendre. Dans un mouvement puissamment rythmé et timbré par la musique, la colère se meut en énergie pure et crache à la figure de tout le monde : à celle des bobos et de leurs « soupe aux orties et capotes en chanvre » ; à celle des petit(e)s vieux/vieilles qui ne croient plus au futur puisqu’ils n’y vivront plus ; à celle de l’Église qui se porte caution ; à celle des artistes et de leur statut d’assisté(e)s ; à celle des spectateurs(trices) et de leur bonne conscience.

Au « combien voulez-vous ? » du « grand patron », les comédiens veulent répondre à arme égale. Par les mots. Par la vérité. Par l’émotion. Sur scène, tout le monde se trouve défait de son masque pour tenter, à son tour, de redonner au système un visage humain. De l’intime vers l’universel, la pièce brasse rage et dégoût mais aussi un amour profond. Un amour solidaire.

Lola Salem

Lola Salem

Lola Salem entretient très tôt un rapport privilégié à la scène : d’abord en tant que jeune artiste, puis en tant qu’élève normalienne.
Diplômée d'un master de musicologie et de philosophie, ses travaux de recherche portent en particulier sur la dramaturgie de l'opéra baroque (son histoire et ses évolutions pratiques et esthétiques) ainsi que sur les actrices lyriques et les rôles qui leurs sont associés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle est aujourd'hui doctorante à l'Université d'Oxford (St John's college).
Son penchant pour la création contemporaine est né de sa formation musicale pratique (Maîtrise de Radio France, chœurs semi-professionnels, conservatoires) et de ses engagements associatifs pour la jeune création théâtrale (Enscène).

Autrice pour I/O Gazette depuis février 2016, Lola Salem s'est rendue dans de nombreux festivals à travers la France et l'Europe et attend désormais religieusement le mois de juillet.

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