18 mai 2017
par

Pendant ce temps-là, à l’autre bout du monde…

La posibilidad que desaparece frente al paisaje
El Conde de Torrefiel | Pablo Gisbert | Tanya Beyeler
© Claudia Pajewski

Un an après la création acclamée de « Guerilla » au Kunstenfestivaldesarts, le collectif madrilène revient avec un spectacle créé en 2015 qui interroge la confrontation des réalités individuelles simultanées.

Sur un plateau vide et immaculé, bulle de quiétude inhabituelle dans une salle de spectacle, un comédien, un musicien, un poète et un danseur se retrouvent. Ils sont quatre, mais ils jouent des milliers de personnes éparpillées, de la foule cosmopolite qui pose nue pour Spencer Tunick au groupe de retraités en vacances aux Canaries, en passant par Michel Houellebecq et autres « fétiches culturels ».

C’est la synchronicité créée par ces vies juxtaposées que Pablo Gisbert et Tanya Beyeler explorent : au même moment, dans dix villes choisies arbitrairement, des centaines d’individus expérimentent des réalités différentes, qui ont souvent des points communs mais qu’ils appréhendent d’une autre manière. Entre nos élucubrations idéales et la réalité que nous percevons, malgré le décalage tragique, nous cherchons la possibilité de vivre.

Les membres d’El Conde de Torrefiel font du théâtre de texte, à leur façon : dans un souci de neutralité et d’appropriation individuelle, ils projettent le texte écrit par Pablo Gisbert, parfois lu en voix off par Tanya Beyeler. Si cette technique permet d’éviter les jugements parasites en cours de spectacle, elle pose une certaine distance entre le propos et le public. La lecture rend possible une intellectualisation immédiate, mais elle déshumanise également le propos et peut générer de l’ennui. C’est le cœur de la démarche de Beyeler et Gisbert : créer un espace-temps de rien. Reprenant les thèses de Houellebecq dans son roman « La carte et le Territoire », le duo espère donner l’occasion aux spectateurs de prendre conscience du fait que l’ennui est la seule chose que l’économie n’a pas réussi à récupérer. L’ennui respecte le rythme naturel des hommes et permet d’exercer une faculté toute humaine : la réflexion. Nous, surstimulés et surconnectés, aspirons de plus en plus à retrouver le temps de penser. Leur ambition est de nous le donner, pendant une heure vingt du moins.

S’ils atteignent leur objectif théorique, Beyeler et Gisbert perdent néanmoins, dans la concrétisation de leurs idées, l’émerveillement d’un plateau vivant qui s’anime. Il manque l’excitation de la vraie rencontre humaine au théâtre. Peut-être tout est-il trop parfait ? Le dispositif scénique, quoique très efficace, noie l’action du plateau et demande une attention schizophrénique au spectateur qui lit le texte et voit les déplacements en même temps, sans pouvoir s’immerger ni dans l’un ni dans l’autre.

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