30 septembre 2017

Petits soucis d’empathie

Je disparais
Arne Lygre | Guillaume Corbeil (trad.) | Catherine Vidal
© Matthew Fournier

Une femme s’apprête à quitter la maison où elle a passé sa vie. La catastrophe est imminente. S’agit-il d’une maladie ? D’une guerre ? D’un désastre naturel ? Tout est envisageable. Elle va se lever de sa chaise pour ne plus jamais se retourner et fuir le plus loin possible.

Dans sa course, elle entraînera une amie, puis la fille de cette dernière. Longtemps elle attendra que son mari la rejoigne mais jamais il ne se manifestera. Peut-être a-t-il déjà disparu ? Peut-être n’a-t-il jamais existé ? Les réalités se mélangent, son esprit perd le fil. Face à l’inacceptable, cette femme anonyme redevient une enfant qui se raconte une autre vie, d’autres décors, construit son propre monde, contre les bombes, la panique, les sirènes et la nuit. Si le Groupe de la Veillée a le mérite de s’attaquer à l’énigmatique texte du Norvégien Arne Lygre, il ne nous fait pas pour autant profiter de ses lumières. Le spectateur reste largué à la surface, parfaitement dérouté, ne sachant plus qui est qui et qui fait quoi.

Les comédiens se débattent avec une dramaturgie vaporeuse, comme insaisissable. Et parce qu’il est difficile de faire de la mousse sans savon, le jeu tombe rapidement dans une insupportable hystérie souffreteuse, tout en hyperventilation et en sanglots feints. Dans la mesure où les interprètes eux-mêmes peinent à appréhender la fiction qu’ils projettent sur scène, difficile pour nous d’entrer dans la valse et de les suivre dans ce dédale de dimensions aux contours flous. On aperçoit bien cette abîme de folie dans lequel l’auteur fait plonger son personnage central mais le jeu ne s’y engouffre pas, la mise en scène de Catherine Vidal reste au bord de la pièce, au bord de l’action, comme craintive à l’idée de s’en emparer. Pourquoi les auteurs scandinaves inspirent-ils une telle froideur, une telle austérité ? L’humanité est pourtant bien là, dans la réflexion de Lygre, dans une parole qui doute et refuse le réel. Le spectacle s’ouvre d’ailleurs sur une interrogation on ne peut plus humaine : peut-on vraiment ressentir la douleur de l’autre ? Est-il vraiment possible de partager sa peine ? Une chose est certaine, ce soir le public a rencontré un petit souci d’empathie.

Léa Coffineau

Léa Coffineau

Révoltée curieuse et exigeante, toujours à la découverte de nouveaux talent.

I/O n°118

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