21 novembre 2017

Noeud gordien

Ponce Pilate, l'histoire qui bifurque
Roger Caillois | Xavier Marchand
DR

Peu de personnes auront ainsi tenu entre leurs mains, sous l’exigence de leur décision, un avenir humain et sociétal de cette ampleur : Jésus mourra-t-il ou non ? Le christianisme existera-t-il ou pas ? Schrödinger n’est pas loin.

Voilà donc Pilate convoqué par la mémoire de l’histoire : notre esprit humain a faim de comprendre ce qui se passa dans le cœur et le cerveau de cet homme lors de sa prise de décision. Le cheminement de celle-ci, de l’intime à la fonction, du fonctionnaire au stratège social, de l’homme omnipotent au procurateur empêtré dans les conflits de clans, d’ethnies, de respect des lois de Rome où, alla fine, seul l’argent collecté pour l’Empire justifiera ou non la pertinence. Écho étonnamment contemporain de la difficulté de la prise en compte de la temporalité dans nos sociétés si complexes.

Il y a du Hannah Arendt dans ce déchirement où la décision ne sait s’émanciper du poids des traditions et des contraintes du politique, mise en œuvre qui à toute bifurcation impose la prise en compte des puissances fantasmatiques et jalouses des corps constitués qui nous entourent. Absence de liberté dès lors que la fonction portée éloigne toute indépendance, soi comme nœud gordien d’une décision qu’il faudra prendre, quelle qu’elle soit. Poids insupportable de cet enjeu qui se révélera ensuite historique.

Le choix des marionnettes pour montrer cette errance est fabuleusement efficace : le conteur, présent derrière la marionnette, est une projection de notre propre cognition, un zoom avant qui enferme dans ce huis clos le spectateur tel Pilate lui-même. Le défilé des témoins, prédicateurs, représentants de puissances plus ou moins obscures mais toutes pénétrées de leur vérité, enivre jusqu’au tournis. Je suis Pilate, je suis humain, je suis membre d’une société et je dois faire un choix. Vertige de la puissance de la décision à prendre.

Dans ce lieu transformé, sublime agora de rencontres des amoureux du Verbe et de sa mise en abyme sur les planches, la MC93, « Ponce Pilate » interpelle comme rarement, intelligence et élégance extrêmes au service d’un absolu auquel chacun de nous est ou sera confronté.

Sébastien Descours

Sébastien Descours

Addict de création, d'innovation, de déconstruction du réel, adepte de l'alignement identité/sens/intention,

Fondateur et co-responsable du Master de philosophie -action Ethires

Chuchoteur à l'oreille des créateurs et influenceur de dirigeant,

Vivant passionné, cognitif, sensoriel et humain

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Sébastien Descours

Les souvenirs viennent à ma rencontre

Quand Edgar Morin donne à lire, il n’y va pas par des chemins directs : son autobiographie est une œuvre gargantuesque, à l’image de son parcours de vie. Démesurée. On y croise les fantômes de la résistance, les acteurs de la construction de la France d’après-guerre, les penseurs de la
12 janvier 2020

Yoshida Brothers

L’oud, instrument souvent méconnu hors du festival de Meknès, étend pourtant toujours plus son affirmation d’une simplicité trompeuse et surtout autorisant tous les excès et expérimentations. On avait bien sûr adoré Hamza El Din, adulé le père et le fils Bachar, sans jamais pourtant se dire que le Japon serait
29 novembre 2019

L’anatomie de la mélancolie

L’anxiété a saisi l’humain depuis sa chute de l’Eden. Qui n’a de cesse depuis de trouver pansements et cautères pour apaiser l’égarement qui le saisit. La première partie expose les gimmicks communs, talismans du traitement du symptôme : psy, médocs, réussite sociale, sexe compulsif. Et leur rôle désormais clair dans
29 novembre 2019

Léonard et la rue

Fluctuart, centre d’art urbain situé sur une superbe péniche rive droite, propose de redécouvrir Léonard de Vinci au travers du regard et du travail de vingt artistes internationaux issus de l’art urbain. Ils explorent les grands thèmes de Da Vinci sans retenue aucune sur les techniques mobilisées : installations monumentales,
7 novembre 2019

Jouissif Tarquin

Il est de ces moments de grâce où l’excès nous transporte, le dépassement des lignes autorisées et l’ignorance volontaire des tabous nous met en joie, un élan Bérurieresque (pour ceux qui se souviennent de San Antonio). « Tarquin », c’est cela : une scène noyée par l’orage tropical (mais où sont les
22 octobre 2019