18 juillet 2017

Rayonnement lugubre

La princesse Maleine
Maurice Maeterlinck | Pascal Kirsch
DR

Ce soir-là, au creux du couvent des Célestins, entre deux platanes hiératiques, le vent entretenait avec les personnages du conte funèbre de Maeterlinck, un dialogue de souffle et de silence. Il était superbement beau d’entendre les rafales répondre à cette assemblée de personnages, inquiétants comme les foules carnavalesques du peintre Ensor, ne cessant d’invoquer les éléments comme des oracles : hasard et sagesse d’une mise en scène qui semblait avoir préparé cette continuité miraculeuse entre la scène et son dehors, fiction et réel. Ce soir-là, tandis que le déchaînement du vent amplifiait chaque mot des sublimes phrases de Maeterlinck, public et personnages étaient soudés par un destin commun, celui, le temps de la représentation, de déchiffrer le bruissement des bourrasques, unis comme on peut l’être face au sentiment d’un complot − ici celui de la nature et de l’art. De ce conte classique, une histoire d’amour impossible entre la princesse Maleine et le prince Hjalmar, se dégage une beauté lugubre, entretenue par une scénographie à l’élégance morbide, enveloppant ses personnages d’un halo à l’autre, polarisée sur des objets précis − comme le rêve qui, lorsqu’il se remémore, exclut ce qui n’est pas signifiant. En développant l’onirisme sombre de cet amour condamné, en donnant la part belle aux éléments naturels − feu, eau − la mise en scène de Pascal Kirsch accompagne le texte, qui confère à ces derniers des pouvoirs de pythie. Tandis que des flammes brûlent sur un écran, des cubes de glace fondent lentement, suggérant les pouvoirs d’imagination de l’eau, capable de passer d’un état solide à liquide sous l’effet d’une idée. Cette insistance fait sens, car elle souligne l’impuissance des hommes, piégés par l’inéluctabilité du cosmos comme ils le sont par leurs vices et leurs turpitudes. La mise en scène parvient à tirer les personnages vers un grotesque sobre, jamais outré. La princesse aux cils blancs, des hommes dans la forêt, un enfant bègue : tous semblent avoir perdu quelque chose. Des personnages de conte, ils ont le mystère et le malaise, celui d’une humanité d’à côté, proche et lointaine, que l’humour, déployé par la mise en scène, interroge : qui sont ces êtres étranges aux sinistres destins, à propos desquels nous rions, pour lesquels nous souffrons ? La gravité de l’issue finale se lit sur leur corps, chez qui rien ne semble fluide. C’est triste et beau.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Vénérer Saint Latex

Avertissement méthodologique : on n’a pas envie de dire du mal d’un spectacle prônant la tolérance, faisant connaître la mission progressiste des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, ce foyer queer de militants LGBT+ portant l’habit de nonne, né à San Francisco dans les années 1980, luttant avec l’extravagance du drag
25 mai 2026

Il est venu le temps de partir

Frollo extirpe une crotte de nez d’une chimère de Notre-Dame et la fourre dans sa bouche, beugle un c’est plein de protéines ponctué d’un gros rire gras. Tout est à l’avenant. Le sonneur de cloches et la bohémienne sont martyrisés dans cette mise en scène très patricksebastiengaze qui semble prendre
5 mai 2026

Pate patouille

« Mais !!!! Ce sont des enfants sur scène !!!! » Explosif étonnement sonore de mon assistante critique et d’un de ses copains, qui n’en reviennent pas de l’irruption de leurs semblables sur le grand plateau nu du Centquatre. Ce qui frappe, à bien y regarder, ce n’est pas tant que dix
1 mai 2026

Dunkerquiser le cirque

FANFARE (Experience) ÉLECTRIQUE fait au cirque ce que Dunkerque fait au carnaval : répandre, dans les formes établies, une énergie poiscailleuse et burlesque, franc-tireuse et braillarde, lacérant tous les numéros classiques du cirque (trapèze, monocycle, diabolo etc.) d’une bosse grosse dose d’unheimliche. C’est beau, bizarre et extrêmement joyeux. La troupe
25 mars 2026

L’évanescence des cailloux

Spectacle-haiku, inspiré d’un conte des frères Grimm, 3 plumes repose sur une épure : du vide, des plumes, des tentatives. Un petit garçon, Marcello, à la présence lunaire et silencieuse tente de retrouver ses chaussures qui se sont fait la malle ; de traverser un ruisseau, sur des cailloux en
4 mars 2026