4 mars 2017

Ils remettent le couvert pour le grand festin !

26 000 couverts
Gabor Rassov | Philippe Nicolle

Il faut bien un point d’exclamation dans le titre pour écrire sur ce spectacle. La ponctuation n’y suffira point, mais qu’importe. Merci les 26 000 couverts de nous faire aussi mal à la rate pendant ces deux heures de métaspectacle hypertrophié. Je dis métaspectacle car il y a chez vous comme le désir de faire tout exploser et de jouer des codes du genre dans un jeu de miroir infini et ce jusqu’à saturation.

Ce spectacle, si indéfinissable est, par-delà le thème affiché de la mort, un spectacle sur le théâtre des plus irrévérencieux. Il y a tellement d’enchâssements et de retournements de situation que vous pourriez perdre le spectateur. Mais non, vous tenez votre gigot en laisse pour le plus grand bonheur de la salle, hilare et perplexe. Votre théâtre n’est pas à comprendre mais à rire, et c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau.Vous avez raison de ne pas sacraliser le théâtre, de ne pas l’affubler d’un grand T majuscule. Et c’est avec brio que vous foulez menu tout ce petit jargon d’entre-soi du milieu, relayé par l’excellent faux-personnage de la chargée de production du Monfort qui invective la troupe à la fin de sa sortie de résidence : — Vous faites le bord-plateau ? — Non, on fait un débat.

Tous ces mots qui semblent lavés à l’eau de Javel : « bord-plateau », « sortie de résidence », les expressions toutes faites comme « y’a vraiment un univers », « on a voulu se confronter au texte dans ce projet », la course aux ateliers de sensibilisation, aux actions artistiques ineptes, aux collaborations internationales, les contradictions comme « c’est ça de faire du théâtre de rue en intérieur », avec en fond, bien sûr, l’ombre des budgets de la culture tragiquement escamotés au point que la costumière compte se faire rembourser des t-shirt achetés pour une scène s’ils ne conviennent pas. Cette scène de l’atelier de sensibilisation au recyclage menée par Florence Nicolle qui joue la chanteuse d’opérette dans son déguisement grotesque de hérisson fabriqué avec une boîte d’œufs piquée de crayons de couleurs est un morceau d’anthologie. Ce qu’il y a de plus exigeant sans doute, c’est le rire, et vous parvenez avec avec cette grandiose bouffonnerie au divin.

À bien y réfléchir, le thème de la mort, traité avec dérision n’est au fond pas si anecdotique et vous ramène à Molière. Et comme le malade imaginaire, vous vous interrogez : « N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ? » Quel danger et quel plaisir à créer de la fiction, mais une fiction si proche du réel qu’elle donne le tournis ou bien qu’elle en devient effrayante. Vous réussissez à nous inquiéter plus d’une fois avec la chute de l’escabeau qui manque de tuer quelqu’un, la (fausse) attaque de narco-trafiquants et la pendaison bien trop réaliste d’un comédien à la fin du spectacle.

On soulignera la justesse d’interprétation de chacun des membres de la troupe. Le comique de répétition sur la question de savoir qui est le metteur en scène de cette farce remet quant à lui en perspective cette position compliquée dans un milieu où la troupe devrait prévaloir. Un clin d’œil pour signifier : nous sommes un collectif et nous sommes tous et toutes les metteurs et les metteuses en scène de ce spectacle. Un grand bravo pour ce pur What The Fuck Theater qui répond par la légèreté à la lourdeur de notre époque !

I/O n°117

IO n°117

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