13 janvier 2017

REVOLUTIO, ONIS

Letzlove – Portrait(s) Foucault
Thierry Voeltzel | Pierre Maillet
© Tristan Jeanne-Valès

1975. Thierry Voeltzel, vingt ans, rattrape le temps perdu et s’essouffle à courir contre. Contre le temps et les systèmes, contre le monde et cet aujourd’hui qui empêche, avec dans le dos le vent d’une année 1968 qu’il n’a pas vue passer, trop occupé qu’il était à faire du patin à roulettes. Puis la rencontre, Porte de Saint-Cloud : Michel Foucault. « J’ai rencontré le garçon de vingt ans », dira le philosophe. Alors, des discussions, des embrassades, des débats et un livre, « Vingt ans et après », publié en 1978. Un mauvais livre d’entretiens avec l’archéologue du savoir, fait de considérations au débotté sur la jeunesse, la révolution et ses affres. Sur le monde qui va et qui court, lui aussi, mais à sa perte, manifestement.

2016, le temps passe : création de l’adaptation de ce petit texte au succès dérisoire au CHU de Caen par Pierre Maillet/Foucault et Maurin Olles/Voeltzel. Ratage en vue ? Immense réussite, pourtant. Sur la scène, le dialogue prend entre ces deux acteurs qui occupent l’espace et s’écoutent brillamment en récitant à la lettre un texte dont il apparaît que seule la version audio aurait dû être publiée. Par un dispositif d’une simplicité désarmante mais d’une intelligence crasse, Pierre Maillet permet à chaque instant aux spectateurs de comprendre, par-delà le texte et ses errances, toute la beauté d’un homme de vingt ans et les raisons de nos échecs. Du haut de son gradin, Maillet/Foucault interpelle le jeune homme, figurant ainsi l’histoire de la prégnance écrasante des intellectuels sur des vies qu’ils ne connaissent pas, alors que sur l’écran en fond de scène c’est tout le théâtre et nos échecs collectifs qui se trouvent interrogés. En effet, au fil des titres qui s’y affichent et des discussions qui suivent, l’absurdité de cet art écrit pour être parlé transpire, quand au gré des photos de manifestants qui s’enchaînent la question de la révolution apparaît et prend un relief que le texte de Voeltzel-Foucault n’a pas. Parce que oui, quand avant de partir en claquant la porte Maurin Olles s’arrête seul devant la photographie d’un enfant devenu symbole des luttes passées, c’est bien notre désir de refaire l’histoire qui se trouve mis en perspective. À cet instant, le spectateur ne peut alors plus que se rappeler avec une désespérance joyeuse les origines latines de la révolution nietzschéenne, qui n’était rien d’autre que le mouvement circulaire d’éternel retour à un point de départ. Désespérance joyeuse, oui, car en tuant 68 et ses idéaux, c’est une possibilité de vivre le présent qui s’offre à nous à l’instant où Maillet/Foucault demande « Et après ? », et que Olles/Voeltzel lui répond : « Essayer de faire des choses là, aujourd’hui. Sans ça, je n’ai pas de projet. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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