14 juillet 2017

Roberto Zucco, acmé juvénile

Roberto Zucco
Bernard-Marie Koltès | Didier-Georges Gabily | Yann-Joël Collin
(c) Christophe Raynaud de Lage

Ni dark, ni solaire, ni même schizo, ce Roberto Zucco, interprété par les élèves du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, est surtout guignolo.

« On s’emmerde au théâtre 99 % du temps. Pour que je ne m’y emmerde pas, il faut que je sois saisi par une beauté ravageuse et indiscutable » : glissée dans le dialogue des policiers à la fin de ce pénible spectacle, cette déclaration désinvolte de Koltès résonne justement aux oreilles d’un public, qui consulte sa montre depuis un bon moment. La « beauté ravageuse et indiscutable », on l’aura cherchée en vain dans cette partition dramaturgique illisible et détraquée, dont les jeunes comédiens ne savent trop que faire. Pourtant ils mettent le paquet. Question travail, ils assurent : ils sont capables de pleurer sur commande, de mettre des trémolos dans la voix, de se rouler par terre et presque d’imiter l’orage et le soleil. Il n’empêche : on ne retient qu’un jeu brouillon, agaçant et immature, cette absence de grâce de qui ne comprend pas un texte et le sabote en s’employant obstinément à le rendre signifiant. Il faut que jeunesse se passe.

Roberto, tête de veau. Ni criminel, ni héros, peut-être. Mais il en fallait beaucoup pour rater ce personnage, tant il est « forcément sublime », en tout cas sublimé par le texte de Koltès. Dans cette version, le personnage est démultiplié : plusieurs comédiens endossent le rôle. On ne sait pas très bien s’il s’est agi, pour le metteur en scène, d’éviter de faire des choix douloureux dans la distribution, de nous signifier que Zucco, cela peut être vous ou moi, ou de restituer son identité fracassée. Défilent ainsi plusieurs avis de recherche, avec les différents visages de Roberto Zucco. « L’instinct meurtrier » – qu’un gardien de prison voudrait déceler dans le sexe de ceux qu’il surveille -, on le « recherche » en vain, tout comme l’« instinct » artistique de ce spectacle.  Quoi qu’il en soit, malgré cette démultiplication, le personnage peine à exister et, du reste, aucune de ses incarnations successives ne tape dans l’œil. Pulvérisée façon puzzle, la pièce est bien flinguée. Il nous tarde que Roberto, s’agitant comme un méchant papillon de nuit devant un projo-soleil, ne tombe enfin de sa table minable figurant, elle, le toit de sa prison. Il faut que spectacle se passe.

Seul l’affichage du titre-programme des quinze « stations » de ce chemin de croix donne à ce « mauvais détergent » un semblant de tension dramatique. De l’usage surabondant de la vidéo ne subsistent que quelques moments de grâce : lorsque la caméra suit les comédiens à l’extérieur, dans le jardin ensoleillé du lycée Saint-Joseph où se tient le spectacle. Coincé dans l’inconfort d’un siège en plastique bleu, plongé dans l’obscurité et la chaleur étouffante de la salle, le festivalier le plus endurant n’a qu’une seule envie : tout comme Roberto Zucco, se lancer dans cette trouée de lumière et même se jeter, pour en finir, dans la fameuse piscine vide du bar du IN. « Quitte à aller au théâtre, je préfère aller voir du boulevard », dit aussi le policier, reprenant toujours les propos de Koltès. Après un tel spectacle, on est d’accord.

I/O n°117

IO n°117

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Pierre Fort

Romeo, fuocoso ma non troppo

De l’oratorio vénitien longtemps oublié d’Alessandro Scarlatti, Romeo Castellucci et René Jacobs livrent à l’Opéra Garnier, pour la première fois depuis 1710, une re-création singulière. On ne sait pas grand-chose de ce « Primo Omicidio », sinon qu’il a dû être représenté en 1707 à l’occasion du carnaval de Venise et repris
11 février 2019

Beltrão déplace les frontières

Juste l’os, le nerf, le muscle. Pas de pathos, pas de gras, pas de sirop. Une ligne de lumière sur le plateau à cour et c’est presque tout. Ça glisse lentement, ça se contorsionne, ça se renverse en arrière, ça se fige dans l’obscurité radieuse au son des vibrations tranquilles
19 novembre 2018

Jules et gym

Ils sont trois – une fille, deux garçons – et ils dansent. Menée tambour battant, la chorégraphie vigoureuse de Jan Martens fait varier le chiffre trois : trois parties, trois couleurs, trois costumes. L’écriture exhibe des réitérations sérielles, disloquées ou disjonctées. Car trois, cela peut être un « deux » mettant à distance le troisième
7 décembre 2017

Danse avec les chevaux

« La chose la plus importante dans la vie, disait mon père, est d’apprendre à tomber. » S’inspirant de cette phrase du roman de Jeannette Walls « Des chevaux sauvages, ou presque », la chorégraphie des Flamands Joke Laureyns et Kwint Manshoven parle de la confiance réciproque, de l’individu et de la communauté, des
21 novembre 2017

Au bout de leur peine

Ils sont cinq, debout, côte à côte, surgissant d’une nuit profonde. Ils racontent la prison. Construit à partir de la parole d’anciens détenus ayant accompli de « longues peines », le spectacle de Didier Ruiz nous bouleverse et ne nous lâche jamais. André, Éric, Alain, Louis et Annette, sa compagne. Ils n’étaient
19 octobre 2017