3 octobre 2017

Sleep No More : Macbeth déambule

Sleep No More
Punchdrunk

« Sleep No More », un concept importé de Londres en 2011, est devenu une institution à Manhattan. Il faut dire qu’on touche ici la crème du théâtre immersif, parfaitement unique dans son genre et inexistant en France. Bienvenue dans l’une des créations les plus populaires de la compagnie anglaise Punchdrunk.

Le principe : une déambulation libre dans l’hôtel McKittrick (nommé ainsi d’après Alfred Hitchcock), un immense bâtiment de 9 000 m² et 5 étages à Chelsea, en plein Manhattan. Le fil rouge est un détournement du scénario de Macbeth pour le reconvertir à la sauce film noir avec un soupçon d’inquiétante étrangeté à la « Shutter Island ». Après une file d’attente parfois impressionnante le week-end, on pénètre dans l’hôtel direction son bar le Manderley qui pose tout de suite l’ambiance feutrée d’un cabaret rétro. Une fois attribué un numéro d’entrée dépendant de la valeur d’une carte à jouer donnée à l’entrée, on est guidé vers l’ascenseur qui égrènera les spectateurs dans les étages. Et c’est là que tout commence. Trois seules contraintes : porter un masque blanc à la « Eyes Wide Shut » (offert, et conservable !) qu’il est interdit d’enlever pendant toute la durée du show ; ne pas parler ; ne pas prendre de photo.

Chaque étage, plongé en partie dans une demi-pénombre, agrémenté d’une bande sonore extrêmement immersive, a été reconverti en véritable décor de cinéma et possède une thématique propre : l’hôpital psychiatrique, le cimetière, la salle de bal… Des dizaines de pièces de taille extrêmement variables sont ouvertes à l’exploration dans le détail (selon son envie, on pourra juste y passer distraitement ou s’y poser, ouvrir chaque tiroir et regarder minutieusement les objets ou les documents qui s’y trouvent). Mais le sel du spectacle se trouve dans les saynètes jouées par les comédiens qui, toutes les heures, rejouent une séquence identique. La plupart des visiteurs s’y agglutinent afin d’essayer de suivre l’histoire et, dans le meilleur (et rare) des cas, d’être convié à une petite session 1 on 1 avec l’un des personnages. Pour avoir eu la chance d’expérimenter cette dernière, on conviendra aisément qu’il s’agit là du moment le plus fort de la soirée. La durée du show dépend de chacun, allant jusqu’à 3 heures au maximum. A tout moment, il est possible de se rendre au bar du 2e étage où, masque tombé, on peut se poser un peu autour d’un cocktail (hors de prix, mais bienvenue à Manhattan) et de jazz joué en live, avant de retourner poursuivre ses aventures shakespeariennes. Pause qui peut s’avérer indispensable tellement la déambulation, constituée largement d’allers-retours d’un étage à l’autre par des escaliers, est épuisante.

Au vu de l’enthousiasme justifié que suscite spontanément « Sleep No More », il convient d’apporter quelques réserves : le show est passé en quelques années du statut de sortie alternative à celui d’attraction touristique. Résultat, il y a beaucoup (trop) de spectateurs et certains ne rechignent pas à bousculer tout le monde pour être les premiers sur les lieux d’une saynète. On regrette qu’au final les interactions soient rarissimes, et que la fouille des différents éléments ne s’intègre pas davantage au storytelling. Si le coût de l’aventure est élevé, il est parfaitement légitime au regard de son originalité et de la jubilation qu’elle procure. Un dernier conseil : si vous y allez à plusieurs, ne restez pas avec les gens que vous connaissez. Se retrouver seul dans une pièce un peu flippante est à coup sûr l’un des grands plaisirs de « Sleep No More ».

Sleep No More, New York.
Plusieurs horaires par jour, à partir de $99.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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