21 octobre 2017

Fragments d’un parcours amoureux

Fragments #2
Miřenka Čechová | Petr Boháč
DR

Depuis quelques années, le théâtre immersif occupe une place particulière en République tchèque et en Slovaquie, avec de nombreuses opportunités d’occuper temporairement des espaces atypiques. En témoigne l’excellent « Fragments #2 » de la compagnie Spitfire, découvert à l’occasion du festival 4+4 Days à Prague.

Pour cette déambulation d’une petite heure, les performers ont investi un étage des Karlin Barracks, ancien bâtiment de garnison reconverti en centre culturel, à côté de Florenc. L’ambiance et le dispositif rappellent ceux du génial « Sleep No More » à New York (voir notre critique), avec nettement moins de moyens et de démesure mais un souci constant de la fulgurance visuelle et sonore. Les comédiens alternent des séquences courtes, individuelles ou en duos, d’un théâtre physique sans paroles ou presque, à l’énergie saisissante. La proposition est l’adaptation d’une création chorégraphique préexistante (« Fragments of Love Images »), mais pourrait être une tentative de représenter, dans la déconstruction d’un matériau d’origine déjà déstructuré, les « Fragments d’un discours amoureux » de Barthes.

La douzaine de salles sont réaménagées pour créer des ambiances aussi conceptuelles qu’inquiétantes à mi-chemin entre celles d’un hôpital psychiatrique et d’une galerie d’art contemporain. Jouant habilement sur l’hybridation entre formes humaines et organiques, entre l’immobilité plastique du décor et les mouvements vifs des interprètes, « Fragments » invite le spectateur à reconstituer par lui-même le tissu narratif duquel ont pu surgir ces séquences décousues, notamment par un faisceau d’indices sonores. Un piano à queue, démembré, sert de percussion dans le vestibule d’entrée ; à quelques salles de là, une fumée épaisse engourdit les sens. L’aboutissement : une scène finale à laquelle sont conviés l’ensemble des performers et des spectateurs, faite d’un jeu de vitres dans une pièce aux bustes mythologiques fascinants. « Love images, which are our main interest, represent a tragic element of our lives. We must not succumb to the temptation to think that love images exist or do not exist because of beauty. They are so much more: a diagnosis of our neurotic existence. ​The passion of love is delirium. » Propos barthésiens, sans nul doute, et ce fil rouge : la possibilité qu’offre le théâtre, par sa représentation, d’une rédemption de la tragédie amoureuse.

Spitfire, créée en 2007 par Mirenka Cechova et Petr Bohac, ne tourne pas assez en dehors de leur région d’origine. Et c’est regrettable, car leur poésie hybride et déambulatoire fait cruellement défauts à nos scènes occidentalo-européennes. Programmateurs, à bon entendeur…

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mathias Daval

Critique masquée

La critique de la critique est un exercice passionnant auquel devrait s’adonner, avec davantage de consistance, les critiques professionnels eux-mêmes dont l’humilité est, faut-il bien le reconnaître, rarement le trait distinctif (à leur décharge pourra-t-on dire que c’est rarement ce que leurs lecteurs ou leurs auditeurs leur demandent). La septuagénaire
9 juillet 2026

Front to Bach

On est déjà familier, chez Anne Teresa de Keersmaeker parmi tant d’autres, de l’utilisation de la musique de Bach, et plus particulièrement des Suites pour violoncelle, comme exhausseur du mouvement qui advient sur scène. Ici, grâce à une hybridation technologique, c’est un peu l’inverse qui opère : chaque spectateur, muni d’un
9 juillet 2026

À moi, comte, deux mots

On ne connaît pas grand-chose de la vie d’Isidore Ducasse, à commencer par ce pseudonyme de « comte de Lautréamont » que l’on suppose inspiré par un roman d’Eugène Sue. Partout où on le cherche, il se dérobe, jusqu’à sa mort dont la cause n’a jamais été clairement établie. Hapax
7 juillet 2026

Outrage au public

Après s’être emparés de thèmes politiques comme l’écologie (World Without Us et Are we not drawn onward to new erA), la finance internationale (£¥€$, présenté dans le « in » en 2019) ou encore la philosophie morale (T.M.), Alexander Devriendt et la compagnie Ontroerend Goed délaissent le champ politique pour un projet
7 juillet 2026

Alcid aminé

Dans la longue histoire de la consanguinité entre mythes antiques et théâtre, tout semble avoir été exploré, du vertige narratif du récit épique à l’ontologie du désespoir du drame psychique. Et puis il y a, comme « Herkül » de Cyril Balny, des tentatives formelles, bancales mais audacieuses, de reconstruire un imaginaire
8 novembre 2025