7 décembre 2017

Spleen et idéal In Vitro

Mélancolie(s)
Collectif In Vitro | Julie Deliquet

Si « mélancolie » renvoie à la bile noire dans la théorie des humeurs d’Hippocrate, un autre médecin en a exploré les symptômes et disséqué les causes : Anton Tchekhov. La profusion des mises en scène de ses textes cette année témoigne non seulement de l’actualité des classiques, mais aussi d’une concordance des temps et des thèmes entre l’auteur russe et la morosité contemporaine.

« Spleen et idéal », dirait Baudelaire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit avec « Mélancolie(s) », du collectif In Vitro et mis en scène par Julie Deliquet : dans une société déclinante, des quadragénaires luttent avec leurs espérances amères et leur désenchantement violent. Les rêves éclatent comme des bulles sur la réalité et les personnages se débattent comme des noyés, tandis que tout semble aller à vau-l’eau : l’amour, l’argent, la santé. La mise en scène se focalise sur les résonances du texte avec notre époque. Ainsi, elle repose essentiellement sur le jeu des acteurs, avec un décor minimaliste qui se contente de quelques objets signifiants, et la pièce est dépouillée de son ancrage russe, malgré quelques références qui fonctionnent comme des clins d’œil plutôt superflus (à Moscou, Gogol).

Procédant par longues improvisations pour mieux saisir la vie, le collectif adapte ici deux pièces et fait rentrer « Ivanov » chez « Les Trois Sœurs », réduites à deux. Le spectacle se concentre sur le personnage d’Ivanov (interprété par Eric Charon), renommé « Nicolas ». « La tête lourde, l’âme paresseuse, fatigué, cassé, sans foi, sans amour, sans but », il est enlisé dans une existence qui va de déception en déception depuis un an : sa femme, malade, qu’il n’aime plus ; son entreprise qui coule et lui coûte ; la jeunesse qui le quitte sans l’acquitter.

Deliquet prend le pouls d’une génération hypocondriaque et maniaco-dépressive, mais avec tendresse. Le vague à l’âme provoque des tachycardies et la vie des haut-le-cœur, et les personnages se tournent, inquiets, vers Olympe, la sœur aînée médecin, pour analyser leur mal, leur « mal du siècle ». Le spectacle s’attache à montrer comment des individualités se cherchent, s’évitent, se ratent et pointe leurs égoïsmes malheureux et leurs lâchetés, mais aussi leur humanité. D’où le pluriel de ces mélancolies, qui hantent chacune de ces irrémédiables solitudes : les entreprises, les mariages tournent court, et les projets restent au stade de velléités dans un monde qui mêle alcool et hics.

Rien de très réjouissant, dirons-nous. Pourtant, on a parfois un sourire en coin, grâce à l’humour pince-sans-rire du chef d’entreprise (Olivier Faliez), ou aux pics de Sacha (Agnès Ramy), la benjamine, qui oscille entre rires et larmes, ou les petites méchancetés de la femme de Camille (Aleksandra de Cizancourt). Néanmoins, on regrettera un aspect caricatural, parfois, quelques bafouilles, aussi, et des positions tranchées qui auraient gagné à être plus ambivalentes, comme celles d’Olympe, incarnée par Julie André, à l’égard de Nicolas. Même si l’on comprend la volonté de resserrer les enjeux et le temps, l’absence de contrechamp à ces mélancolies lasse, et cette énergie verbale sinon verbeuse perd la verve tchekhovienne et sa critique de la société bourgeoise.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

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