8 juillet 2017

Tourner autour du pot et de Godot

En attendant Godot
Yann-Joël Collin
DR

Au départ une situation simple, mais qui touche à l’essentiel : deux personnages, Estragon et Vladimir, en attendent un troisième qui ne vient pas. Il s’agit alors de se divertir avec ce que l’on a, c’est-à-dire pas grand-chose : retirer et remettre ses chaussures, manger une carotte, se raconter des histoires ou penser au suicide. Si Bernard Dort considérait « En attendant Godot » comme « l’envers d’une pièce classique » dans sa facture, elle est désormais une œuvre classique de par sa renommée. Classique aussi, la mise en scène de Yann-Joël Collin. Sa version s’attache tant à la radicalité de Beckett que l’on hésite même à parler d’une véritable « mise en scène », et là réside peut-être son intention : mettre en lumière la parole et les silences, le temps dilaté et surtout une œuvre qui serait presque en train de se faire, où il s’agirait juste d’être là, comme le soutient Alain Robbe-Grillet.

Le langage est mis à nu sur scène, et la pièce traite de questions existentielles dans des situations absurdes et cocasses, donnant à la tragédie les habits de la farce. Le metteur en scène se refuse à fournir des clés à la pièce, et reste ainsi fidèle à l’esprit de l’auteur : au spectateur de projeter, d’imaginer ce qu’il veut. Godot serait-il donc ce Dieu (God) Charlot ? Collin garde l’esprit clownesque et les melons chaplinesques et se concentre sur le lien avec le public : les personnages s’approprient le théâtre et commentent, installés au premier rang, le vide de leurs vies et du plateau, dépouillé comme l’arbre réduit à un tronc dans un bac. L’expression « tourner autour du pot » devient alors syllepse. Mais si certains seront ravis d’entendre cet inépuisable texte, d’autres regretteront l’absence d’une vision plus personnelle.

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°118

ANNONCE

PODCAST

Prochaine émission : 06/07/2026 en direct du Festival d'Avignon

ANNONCE

À LIRE

Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Ysé Sorel

Mettre les voiles

Avec « La Grande Marée », nous sommes invité·es à mettre les voiles pour rêver éveillé·es, remonter le cours de nos mythes et mettre en jeu notre esprit d’aventure, embarqué·es par les quatre comédiens qui nous entraînent à leur suite dans leur expédition. Après avoir navigué à la recherche de l’île Utopie
7 décembre 2023

Bertrand de Roffignac, l’impatient ou la mesure de l’excès

Avec Bertrand de Roffignac, tout va vite, très vite, de son débit de paroles à la conception de ses spectacles, moins de dix jours le plus souvent – pas étonnant, alors, qu’il soit programmé en décembre prochain au Festival Impatience, qui met à l’honneur les artistes émergents, car impatient, il
27 octobre 2023

Strength, don’t let yourself be anyone’s – 57e édition du BITEF

« Strength, don’t let yourself be anyone’s », tel est le titre choisi par la nouvelle équipe artistique du BITEF, le festival international des arts de la scène de Belgrade, pour sa 57e édition. Ce vers, tiré d’un poème de la jeune poète serbe Radmila Petrović, opère comme un fil rouge pour
23 octobre 2023

Vie minuscule et destin tragique en Algérie

Il y a des histoires dont on ne voulait pas entendre parler – trop douloureuses, trop sensibles, elles réveillent les souvenirs trop proches d’un passé qui ne passe pas, qui n’est même pas passé. L’histoire de la colonisation de l’Algérie fait partie de celles-ci. Or, comme le rappelle la chercheuse
24 juillet 2023

Attention les yeux

Nous sommes cernées, inondés, envahies par les images, au point que regarder des flux serait devenu l’activité la plus chronophage pour une majorité d’êtres humains, derrière le sommeil que certains, comme le PDG de Netlix, Reed Hastings, entend concurrencer – objectif qu’il assume haut et fort. Effaré par cet asservissement
24 juillet 2023