10 février 2017

Qui veut la peau de Robert Rabbit ?

La Règle du jeu
Jean Renoir | Christiane Jatahy
DR

Formulons une hypothèse de travail. Il y a quelques années, Eric R est attablé au Nemours, place Colette. Il termine lentement un pot de rillettes à la fleur de Guérande tout en relisant « A vau-l’eau » de Huysmans. Il s’arrête soudain sur la diatribe de Monsieur Folantin contre les comédiens du Français, traités de « Vatel de Palais-Royal, des sauciers, et voilà tout ! ». Ce n’est pas la première fois que ses yeux sont écorchés par ce genre de débinage, mais là, va-t-on savoir pourquoi, quelque chose remue en lui. Une petite larme lui point au coin de l’œil. A côté de lui, Muriel M râle : « Quatorze balles pour des rillettes, quand même, c’est vraiment du foutage de gueule. » Flash forward. Quand on lui présente Christiane Jatahy, metteuse en scène qui commence à asseoir un bon petit succès public et critique en France, Eric a une épiphanie. Il partage sa vision avec Guillaume G, qui commente : « Donc si je résume, tu veux confier le dépoussiérage de la Comédie française à une Portugaise ? C’est pas un peu cliché ? ». Eric s’insurge : « D’abord, ton humour post-colonial est complètement nul, et en plus Jatahy est Brésilienne. »

Quelques mois plus tard, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un barraca du posto 7 d’Ipanema, Jatahy sirote une agua de coco un peu trop tiédasse. Julia B rigole : « Et donc tu n’as absolument aucune idée de ce que tu vas faire ? » « Aucune ! ». Sur son moleskine, Jatahy a pris quelques notes : « Le garde-chasse de Robert = un Africain. Lui laisser son nom allemand = effet garanti. Plutôt qu’un aviateur : un marin qui a sauvé des migrants. » OK, la métaphore est filée comme un vieux bas, mais le temps presse. Elle continue de griffonner sur son carnet et se convainc peu à peu : exit la dimension crépusculaire du film de Renoir. La satire au vinaigre postmarxiste de nos sociétés bourgeoises à l’aube de la catastrophe, ça n’intéresse plus que Warlikowski, et encore. Non, ce qu’on va faire, plutôt, c’est une exécution en règle de la Comédie française… par les pensionnaires eux-mêmes ! Ce serait pas la meilleure de l’année ?

Bon, Jatahy est consciente qu’il faudra raboter. Par exemple, le général qui maugrée chez Renoir : « Nous sommes ici pour chasser, pas pour écrire nos mémoires », Audiard l’a finalement dit avec beaucoup plus de pêche en 1963 : « On n’est quand même pas venus pour beurrer les sandwichs ». Alors ça dégage. La réplique sur le mensonge, en revanche, on garde : « Tout le monde ment : les journalistes, les politiques alors pourquoi pas nous simples humains ? », c’est gnan-gnan mais ça fait toujours son petit effet (prémonition de la Brésilienne : sa première à Richelieu tombe en pleine affaire Fillon). Pour l’épisode des – ouvrez les guillemets – lapins – fermez les guillemets -, elle a presque envie de monter une scène à la Kubrick. Elle se contentera de faire courir deux-trois comédiennes dévêtues avec des oreilles en peluche. Et puis il y a une évidence, c’est Lafitte qui doit mourir : on ne lui a jamais pardonné ses années « Classe Mannequin » (merde, Laurent, pendant que tu essayais de te taper Vanessa Demouy, nous on se gelait le slip chez Jacques Lassalle et Claire Denis).

Si on poussait le bouchon encore un peu plus loin ? Julia pouffe : « Quoi ? Tu vas refourguer Dominique Blanc parmi les invités ? Avec Eric comme chauffeur ?! ». Quand Jatahy lui confirme qu’elle veut recycler les vieux costumes du Français, et même le décor de « Roméo et Juliette » (c’est pratique, ça ne dépaysera pas Lopez-Robert et Christine-Brahim), elle est carrément pliée en deux : « Tu ne crois pas qu’on va se rendre compte du procédé ? C’est énorme, non ? » « T’inquiète, il suffira au milieu de tout ça de laisser Bagdassarian en pyjama chanter Dalida avec le public, ça fera diversion. Et puis ça vaudra toujours mieux que Podalydès se vautrant nu dans une flaque de sang, non ? Tiens, j’allais oublier l’exergue de Beaumarchais qui ouvre le film : « Si l’Amour porte des ailes / N’est-ce pas pour voltiger ? ». Je la verrais bien plutôt à la fin sous la forme symbolique d’un drone qui survole la salle, tu en penses quoi ? É bem legal, non ? » Julia se ressert une caïpirinha, hilare.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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