26 janvier 2017

Leur vie n’est pas un songe…

À chaque chorégraphie, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou font un pas vers des pièces de plus en plus engagées, abandonnant l’insouciance de leurs débuts, même si dès leur premier duo, « Khallini Aïch » (« Ma vie à t’espérer »), chorégraphié en 2004, il y avait déjà toute l’audace d’un couple qui danse dans un pays, certes laïque, mais visé par un islamisme rampant qui fit quelques années plus tard bien des dégâts.

C’est sans doute de cette culture tuniso-musulmane qu’ils ont tiré cette façon d’avancer, sûrement, mais via des métaphores qui permettent d’échapper à une censure artistique et culturelle très présente, y compris du temps de Ben Ali. Il faut s’en souvenir. Si dans le solo « Kawa » l’image esthétique semble primer sur le fond avec cette installation mémorable de dizaines de tasses à café empilées sur le danseur, c’est regarder à côté et ne pas entendre le poème de Mahmoud Darwich qui sert de prétexte à ce solo écrit à deux, construit comme un carnet de bord et qui contient toute la sève des pièces à venir.

Installés en France de façon permanente depuis 2000, Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou avancent avec courage vers des pièces qui riment avec leur maturité et qui sont le témoin de l’Histoire avec un grand « H ». Ce qui fascine dans leur travail, c’est avant tout leur point de vue très personnel de Tunisiens, éduqués dans un pays où la pudeur est un langage à l’état pur. Il faut donc prendre leurs actes créatifs comme d’intimes violences sur eux-mêmes. Ils se contraignent dans leur for intérieur pour nous faire sentir leur façon de voir le monde. Dans toutes les images qu’ils mettent en scène – ils en font jaillir souvent et de très belles – derrière une naïveté qu’on peut leur reprocher, il ne faut pas oublier que toutes leurs pièces sont non seulement guettées de par le monde mais aussi invitées dans des pays où chaque geste peut être mal interprété et prend un sens lourd de conséquences y compris pour leur propre vie.

Prenez « Sacré printemps ! », créé en 2014 dans le cadre de la saison de la Maison de la danse de Lyon. Qui mieux qu’eux pouvait aborder cette « révolution de Jasmin » qui sentait surtout le sang de Tunisiens qui allaient payer durement ce passage par l’islamisme ? Artistes courageux, ils s’y collent. Ils installent tout un univers fait de silhouettes de street art imaginées par Bilal Berreni, jeune graffeur depuis assassiné aux États-Unis qui a peint sur les murs de Tunis des portraits en pied, grandeur nature, de martyrs de la révolution tunisienne. Une fois posé le décor impressionnant qui marquera, vient le mouvement. Une danse sous hypnose – déjà – qui va crescendo, poussant chaque danseur vers ses plus intimes limites. Dans ce septuor, le retour sur scène d’Aïcha M’Barek nous permet de la retrouver cheveux presque gris mais avec une énergie d’amazone qui guerroie à la tête de six danseurs qui lancent leurs bras en avant comme pour projeter loin un projectile. Un mouvement typique des révolutions modernes. Un mouvement lourd de sens qui sera salué et qui donnera sans doute la liberté qu’il leur manquait encore, acquise aussi avec la maturité, pour qu’ils se lancent dans « Narcose », un nouveau trio venu des profondeurs des états sans doute traversés par ces deux artistes, toujours à la lisière entre deux mondes.

C’est exactement ce qu’ils ont réussi à faire. Une pièce qui va, comme le plongeur en eau trouble, d’un mirage d’azote à trente mètres vers un autre à soixante mètres. Il suffit de voir le film « Narcose », de Julie Gautier, avec la plongée de Guillaume Nery pour comprendre la multiplicité des flashes et des visions, certaines ludiques et joyeuses, d’autres violentes et perverses. Des images qui jaillissent sont apportées par une danse très physique, engagée, et le passé de danseur de rue de Hafiz Dhaou – dont on reconnaît le mouvement de base de torsion du dos et du bassin dans ce nouveau trio – n’est pas pour rien dans la véracité qui émane de la pièce.

« Narcose » est une pièce qui annonce sans doute une nouvelle ère dans leur œuvre déjà prolixe – une vingtaine de pièces en dix ans. Un vocabulaire fait de moments de pure beauté où les danseurs en costumes brillants circulent dans des lumières intenses de Xavier Lazarini et sur une musique envoûtante de Haythem Achour (alias OGRA), qui rythme la pièce d’un beat qui prend aux tripes et ne vous lâche qu’à la fin de la pièce. « Narcose », une réussite qu’on pourra revoir la saison prochaine au Tarmac à Paris après un beau début à Bonlieu-Scène nationale d’Annecy, qui soutient depuis longtemps le travail de ces chorégraphes les plus doués de leur génération.

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