13 juillet 2018

Angoisses générationnelles

Badbug
Vladimir Maïakovski | Meng Jinghui
© ZHANG Ze, HUA Shan

À chaque époque ses dystopies, et certaines sont parfois plus éloignées que d’autres. En s’emparant d’un texte de Vladimir Maïakovski, Meng Jinghui se confrontait à une œuvre d’anticipation de 1929, avec des peurs et des angoisses propres à son temps. Un texte qui, s’il avait été scrupuleusement respecté, aurait difficilement pu sonner autrement que désuet (le futur imaginé par Maïakovski se déployant, à quelques années près, aujourd’hui même, il n’en serait rien ressorti d’autre que la fausseté de ses prédictions).

Meng Jinghui a décidé d’éviter cet écueil en concevant un autre futur à l’année 1929 de Maïakovski : le dramaturge russe imaginait une société où le communisme aurait purgé les esprits de toute autonomie et fait du peuple une masse informe, le metteur en scène chinois propose une société beaucoup moins fictive où le communisme est mort et où l’individualisme a triomphé. Une résonance autrement plus actuelle et pertinente, d’où découle alors un spectacle multiple, foisonnant, où les effets scéniques s’enchaînent pour donner corps à un acte de rébellion manifeste. La volonté de subversion est évidente, l’envie de bousculer le spectateur, omniprésente. Au-delà de la fable et du propos – que l’on croira volontiers particulièrement audacieux dans la Chine d’aujourd’hui –, c’est le geste artistique lui-même qui se fait acte politique.

Et c’est malheureusement là que le spectacle se perd, dans la démultiplication de ses tentatives de coups d’éclat scéniques, qui finissent par paraître fabriqués et nous laissent nous interroger sur leur nécessité essentielle. La musique, jouée en direct sur le plateau, s’avère trop souvent illustrative, parfois bruyante. Les nombreux passages chorégraphiés imposent un rythme mécanique et empêchent l’intensité dramatique de s’installer. Les scènes d’agitation collective paraissent trop souvent forcées et dégagent rarement l’énergie organique nécessaire à emporter le spectateur. Quelques moments de grâce demeurent, cependant, comme cette scène de rupture entre Prissypkine et sa Zoïa au cœur brisé, ou cette autre scène de mariage où l’espace se déploie au-delà du rideau de fond de scène dans une respiration salutaire.

Il serait injuste de parler de spectacle raté. Le qualifier de maladroit serait probablement condescendant envers un metteur en scène expérimenté qui n’a rien à prouver. Et cependant, face à ce « Badbug », il demeure un sentiment de frustration : celui d’être persuadé que l’adhésion complète à cette proposition ambitieuse ne tient qu’à un surcroît de sobriété.

Youssef Ghali

Youssef Ghali

Youssef Ghali est diplômé du Conservatoire de Nancy. Après être intervenu dans différentes structures culturelles du Grand Est où il animait des ateliers de discussion autour du spectacle vivant, il a collaboré avec plusieurs compagnies de la région Lorraine en tant qu'acteur ou auteur. Il est désormais salarié d'une institution culturelle.

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