13 mai 2018

Avec force

Opα
Mélina Martin
(c) Sébastien Monachon

Alors voilà que le critique dramatique devenu Stésichore doit écrire sur Hélène et faire de son texte la palinodie des réserves inconscientes qu’il aurait pu émettre sans jamais les penser. Une épreuve fictive, donc, tant le talent et la grâce de Mélina Martin ramènent à la fiction l’idée de perdre la vue au terme de cet article.

Une seule vérité vraie, ici : le théâtre peut tout quand il est servi par ceux qui le connaissent et l’appréhendent ainsi qu’un outil au service de la rémission et de l’oubli des temps. C’est bien ce que fait ici cette jeune élève de La Manufacture de Lausanne alors qu’elle s’avance et nous raconte l’enlèvement d’Hélène par Pâris et son mariage avec celui-ci, et c’est d’autant plus fort qu’elle n’en oublie pas pour autant que le théâtre est aussi ce médium qui permet à ceux qui le font et au public qui le voit, d’écouter l’Histoire du monde. Ainsi devenue conteuse et performeuse, Mélina Martin s’avance et nous déverse tout à la fois le désespoir de l’enlèvement et la déception du mariage qui traversèrent la vie de la fille de Zeus, plus belle femme du monde et épouse du roi de Sparte, avant de se voir enlever par Pâris et d’incarner les origines de la guerre de Troie.

Une pièce en forme d’ode à l’Histoire du Temps, donc, mais surtout construite comme l’espace de rémission d’une âme qui comme les autres est traversée de peines que Mélina Martin n’esquive pas et étale avec l’élégance rare de ceux qui jettent l’humour au visage des Hommes que les peinent effrayent. C’est d’ailleurs ici également que le Théâtre de l’artiste suisse n’est pas qu’outil mystique, mais côtoie avec brio les marges du divertissement qu’il est bien trop souvent, alors que la comédienne n’hésite pas à incarner les deux pieds dedans des personnages qui ne sont que pour ce qu’ils évoquent. Assise sur ces chaises qui font d’elle au moins la Reine du soir, c’est le regard planté dans vos yeux qu’elle récite les drames et les joies du mariage d’Hélène avec celui que jamais elle n’aima, et qui pourtant s’est faite à tout, comme nous, dès l’instant où se mettent à résonner dans une séquence folle de beauté ces paroles de Lina Nikolakopoulou :

« Je pleure les décombres
Avec mes années
Dans mes draps
Comme des fantômes
Il n’y a pas beaucoup
À espérer ensemble »

Un désespoir abyssal, ontologique, incontournable, alors ? C’est sans compter ici encore sur la force du théâtre dont s’empare l’artiste. Hélène jusqu’au bout des ongles, Mélina Martin s’empare par les mots et le corps, du népenthès de la plus belle femme du monde qu’elle devient sur le plateau et nous fait tout oublier malgré ses cris, malgré ses pleurs, malgré tout. Et à ce moment alors, peuvent résonner encore plus fort les derniers mots de la chanson :

« Regarde regarde en haut
Et un autre siècle vit. »

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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