4 août 2018

Back to Black

Personne ne gagne
Jack Black

Qu’il n’y ait pas de confusion : on n’a pas affaire ici à l’autobiographie du truculent comédien américain, mais à la réédition du roman picaresque et culte d’un voleur au pseudonyme identique, né en 1871 dans le Missouri, mort en 1932.

En quatrième de couverture de « Personne ne gagne » (« You Can’t Win »), une louange de Nick Tosches qui annonce que le livre contient une « vérité intemporelle et lumineuse ». Quand on révère, comme l’auteur de ces lignes, le discernement du journaliste et rock critic culte pour trier le bon grain de l’ivraie, c’est une caution suffisante pour se plonger sans état d’âme dans les aventures du malfrat repenti. Et si on ajoute à cela l’influence sur Williams Burroughs et la littérature de la beat generation, dans son rapport à l’errance et la réappropriation de sa vie dans une forme de liberté alternative, on se dit que ce serait passer à côté d’un beau morceau d’histoire littéraire que d’ignorer « Personne ne gagne ».

C’est que Jack Black est un « Johnson », un yegg, un hobo littéraire, bref : un vagabond magnifique dans la lignée de Jean Valjean (« Les Misérables » font d’ailleurs partie, avec Dickens, de la liste de lecture de jeunesse de Black) ou d’Huckleberry Finn. Car on a entre les mains un roman d’aventures, écrit dans une langue simple, directe, sans effets superflus, truffée d’idiotismes corporatistes qui incite à replonger dans le dictionnaire de l’argot des voleurs de Vidocq. Mais c’est avant tout une grande fresque sociale, une littérature des laissés pour compte écrite par eux-mêmes – qui ne déplairait pas à Édouard Louis. Au cœur de cette autobiographie baroque se niche une analyse préfoucaldienne de la condition dans les prisons et de l’inefficacité du « karma » de violence perpétué par le système judiciaire et carcéral : « J’avais appris la violence en prison, je croyais que je vivais dans un monde de violence. » Et Black de citer Lao-Tseu : « Plus les lois sont sévères, plus il y a de criminels », et de conclure : « J’imagine que les actes d’un homme sont le fruit de ses pensées, et que ses pensées sont le produit de son environnement et des conditions dans lesquelles on l’oblige à vivre. »

Tout cela fait de « Personne ne gagne » un bouquin foutrement actuel. La prescription de privilégier la prévention à la répression prend une force nouvelle quand elle est émise par la bouche d’un criminel professionnel repenti. On saura donc gré à Monsieur Toussaint Louverture d’avoir exhumé ce texte étonnant et, cerise sur le gâteau, de l’avoir présenté dans une édition élégante, aux filets argentés sur fond noir, comme le bréviaire profane des baroudeurs nord-américains d’un ancien temps.

« Personne ne gagne », de Jack Black, éditions Monsieur Toussaint Louverture, mai 2017.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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