18 avril 2018

Bas les masques

B.Traven
Frederic Sonntag | Frédéric Sonntag
© Gaelic

Le mois dernier, nous déplorions la veine illustrative d’« À la trace », pièce-fleuve d’Alexandra Badea que la mise en scène d’Anne Théron surimprimait de bavardages faute de recul réflexif. N’est-ce pas pourtant la signature même de la scène – sa facture obligatoire ? Trouver l’angle d’attaque qui biaise et accule le texte dans un recoin qui en extirpe l’intérêt pulpeux. Ladite méthode, autrement nommée dramaturgie, n’est-elle pas elle-même latérale et lointaine, s’imaginant dans une vicieuse distance (pour ne pas dire contrepied) avec le texte ? Exercice encore plus délicat pour un auteur qui s’auto-concrétise au plateau : ici, Frédéric Sonntag clôturant les enquêtes de sa « Trilogie Fantôme » (après « George Kaplan » et « Benjamin Walter ») avec « B.Traven » – pseudonyme qui abonde autant les visages qu’il ne brouille l’identité de l’écrivain fameux du« Trésor de la Sierra Madre ». Résultat : Sonntag auteur et metteur en scène cogne à son tour – et bien en face – le panneau de l’illustratif.

Utiles sont les masques qui accoutrent toutes les têtes, parce que B.Traven est un prétexte plus qu’un pseudo. Prétexte que Sonntag maquille à peine pour parler de sa génération – les héritages et les stigmates qu’elle charrie – avec une ironie consensuelle. Point de mélancolie par exemple pour le cinquantenaire de mai 68, mais une bande de squatters comme pastichant « Hélène et les garçons » dans une scénographie au mauvais goût soigneusement étudié… B.Traven est là-dedans le fil rouge du storyteller Sonntag : la raison (aucunement la cause) transhistorique permettant d’explorer les méandres événementiels du contemporain. Deux reporters ringards croisent donc allègrement un boxeur poète et un scénariste sur écoute dans cette écriture à la rhapsodie un peu épileptique ; le montage historique est calculé à la trotteuse. Épilepsie historique qui culmine dans l’usage quasi-stroboscopique de la vidéo condensant les événements entre 1974 et 2009 : raconte l’échec narratif de la pièce et de son histoire ou bien raconte la grande Histoire ? C’est bien le souci vacillant de l’illustration qui peine à exhumer des racines de l’époque un autre pinceau que son pseudo-fourre-tout…

Car B.Traven échoue au fond à poïétiser son enquête. Toute tentative de production patine, que ce soit dans les pénibles citations nous remémorant la « poésie de métro » (dont la hargne d’Annie Le Brun s’était fendue d’une puissante critique) ou bien dans le pathos hallucinant des tirades aux velléités lyriques. Le carton-pâte l’emporte et Sonntag fige ce qu’il reste : la forêt et les icônes fantastiques qu’il a l’intelligence de déterrer sont aussi kitsch que le squat à moquette, tandis que la veine anarchiste de B.Traven est savamment bouillie dans la marmite consumériste. À force de border les tubercules de plastique, Sonntag a indifférencié l’enquête historique et la dramaturgie : lui qui réfléchit sur l’héritage contestataire aura lentement laissé gagner le régime spectaculaire, qui n’est que le masque de l’illustration permanente. L’a-t-il décidé ?

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

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