30 mai 2018

« Celui qui ne perd pas sa racine peut durer »

6 & 9
Tao Ye

Comment ne pas placer cet article sous la tutelle du sage Lao Tseu à qui le Tao doit tant ? Car c’est bien de philosophie taoïste dont il s’agit et il est peut-être utile, pour appréhender la force esthétique de ce spectacle, de se mettre à jour sur quelques notions de base. Selon certains auteurs taoïstes, ce sont les nombres qui ont précédé les images. Leur apparition devance celles des idées des noms et des formes des choses. Les nombres ne mesurent pas une quantité mais indiquent un moment, une succession et un emplacement dans une figure, c’est-à-dire qu’ils assignent une place dans le temps et dans l’espace qui sont les lieux de la manifestation de possibilités. Leur fonction consiste à marquer à la fois une différence, une discontinuité, et en même temps à assurer une continuité sous forme de succession. Ils rendent ainsi compte de l’ordre du monde, un ordre organique et hiérarchique qu’ils figurent et qui est au fondement de l’œuvre de l’adepte taoïste. Ce dernier mesure le Ciel et la Terre, y place des repères et l’organise. Nous voilà donc au cœur des tensions et des fluides qui traversent les corps de ces deux courtes pièces. Pourtant elles ne se ressemblent pas ; 6 est ancrée dans le sol et puise sa force et sa souplesse de la terre. L’individu n’a pas sa place, c’est la puissance hypnotique et la pureté de la ligne qui importent. 9 désaxe la rectitude et jette les danseurs dans une solitude apparente, chacun se débattant contre la gravité ou l’éparpillement mais intrinsèquement uni dans leur finitude d’être humain.

Exit donc les kimonos flamboyants, ombrelles en papier de riz et autres masques théâtraux : la Chine contemporaine est à l’avant-garde de la danse. « Nous vivons dans une ère de couleurs éclatantes. La mission que je me suis donnée, c’est de créer une couleur unique, distillée. » Figure de proue de cette nouvelle danse formelle, le jeune prodige Tao Ye explore inlassablement l’idée d’un mouvement pur, dégagé de toute forme de représentation où les corps y ondulent, androgynes et abstraits dans des unissons ascétiques. Aujourd’hui, il revendique une position « minimaliste » fondée sur la seule image du corps, hors de toute intention narrative : il numérote ses pièces car donner un titre induirait trop d’images là où il n’y a que de la pensée. Mais en digne adepte de la voie du Tao, ce serait bien mal saisir ses intentions que de croire qu’il s’agit simplement du nombre de danseurs sur scène. Car tout est symbole ; de la structure des costumes à l’intensité des lumières, de la répétition des mouvements au moindre décroché du cou ou du poignet, tout revêt une signification ontologique. Et la magie de la danse c’est qu’elle permet à tous de s’approcher de cette matière organique gorgée de millénaires de sagesses sans en avoir rien lu. Face à ces êtres identiques, nous voilà plongés dans une contemplation – proche de la transe – d’un enchaînement gestuel ininterrompu, virevoltant, précis et presque langoureux. « A travers mon travail, j’espère recentrer l’attention sur l’essence de la sensation et de la perception. C’est dans le corps, dans notre existence physique, qui porte en elle l’ordre intrinsèque de la vie, que réside la plus grande des sagesses. » En restant bien arrimés à la terre, une élévation est possible. Les mouvements ont beau se répéter, ils apparaissent à chaque instant plus intenses, plus incarnés. Et c’est peut-être grâce à cette litanie sans début ni fin et à l’apparente modestie de leur ampleur qu’ils parviennent à créer un espace de communion. Ce qui pourrait paraître inaccessible à nos yeux contemporains occidentaux surchargés devient une thérapie qui lave notre esprit et nous permet de nous recentrer.

Marie Sorbier

Marie Sorbier

Fondatrice et rédactrice en chef de I/O.
Critique et journaliste sur France Culture.

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