17 septembre 2018

« Claire, Anton et eux »… et nous ?

Claire, Anton et eux
Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Le « eux » du titre, ce sont ces jeunes comédiens et comédiennes du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, qui ont été suivis à leur entrée dans la prestigieuse école par François Cervantes, dramaturge et metteur en scène. « Anton », pour l’auteur du panthéon théâtral occidental, que l’on désigne habituellement plus par son nom – Tchekhov – , mais dont l’usage du prénom en fait un être proche et familier ; enfin, « Claire » renvoie à Claire Lasne-Darcueil, directrice de l’école. Claire, Anton et eux. À la fin du spectacle, d’un peu moins de deux heures, on a presque envie de dire : et nous ? Bien sûr, on est séduit par cette jeunesse qui se déploie dans ces quatorze êtres d’une vingtaine d’années, pétillants, métissés, généreux. François Cervantes, lorsqu’il rencontre les jeunes acteurs et actrices, les interroge : qu’est-ce qui vous a amené sur la scène ? D’où vient votre désir de théâtre ? Et cela donne lieu à une forme de quête des origines, qui nous embarque de l’Arménie à la Syrie, du Maroc à la République Dominicaine, de Paris à la France rurale… Des figures se dessinent, des parcours se tracent, où un petit-fils de voyou marocain devient acteur dans une école renommée, une grand-mère analphabète joue du piano à travers les mains délicates de sa petite-fille… le passé resurgit, le futur s’invente, les ancêtres se rencontrent et discutent du destin de ces jeunes gens qui, chose inconcevable pour beaucoup de leurs aïeuls, se retrouvent quelques générations plus tard sur un plateau sous les projecteurs. Le tout est joyeux, jouant de façon classique sur les codes du théâtre – la scène de la représentation théâtrale de la Mouette est ainsi jouée par anticipation – et sur la notion de personnage, et expose un beau collectif. Mais le travail du corps, qu’on devine essentiel pour cette réactivation du souvenir et ces réminiscences à dimension psychanalytique, laisse dubitatif dans le spectacle final, et cette collection d’histoires familiales et personnels reste dans l’anecdotique, sans nous offrir l’émotion qu’auraient pu provoquer ces scènes d’extimité. « Épopée contemporaine », dit le programme. Certes, mais les personnages ne deviennent ni des héros, ni ne s’ouvrent pour dévoiler leurs béances avec la fragilité et la prise de risque qu’il aurait fallu pour nous poindre. Cela tient peut-être à la parole très projetée et scandée, peut-être à leur nombre. Toujours est-il que cela donne envie de les voir à l’épreuve dans d’autres rôles, et qu’on leur souhaite le meilleur !

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

I/O n°117

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