13 juillet 2018

Du crépuscule en Amérique

Rédemption
Laura Henno
(c) Laura Henno

La série « Rédemption », de la photographe française Laura Henno, interroge et fascine au-delà des préoccupations politiques ou sociales de 2017-2018, période où elle a installé sa chambre photographique dans une base d’entraînement militaire des années 1940 du désert californien, rebaptisée Slab City. On est d’abord frappé par les portraits grand format d’une Amérique désœuvrée, par certains très jeunes, photographiés devant leurs habitacles de fortune, dans l’ultrablancheur et le bleu éclatant des vastes ciels du désert, à l’heure où la lumière descend et dessine très nettement les contours. Celle-ci offre une palette naturelle de dégradés – du rouge au rose, et du turquoise au blanc – emblématiques de cet « Outremonde » (titre de la série dans son ensemble).

Lumière sur une Amérique en marge

Si le propos de Laura Henno n’est pas explicitement politique, le choix du titre, « Rédemption », se décline d’abord à travers les deux personnages phares de l’exposition : un pasteur à barbe blanche qui prêche dans un désert à ciel ouvert, et un jeune évangéliste, sujet principal du film présenté à la fin de l’exposition.

« Rédemption » commence avec les portraits de quelques habitants choisis de Slab City, sept ou huit hommes et femmes dans leur environnement fait d’objets récupérés. On y découvre la famille « Jack » dont « Ethan », « Jack Jack », et leurs jeunes parents. Un triptyque montre le pasteur qui crève la photo à droite, et l’une de ses fidèles, à gauche. Lui, longue barbe blanche et regard fixé vers le sol, campé dans un décor de bâches noires déchirées. Elle, suivant le sermon à l’aide d’une vieille Bible écornée avec la complicité d’un gros serpent enroulé autour du cou. Une autre série présente deux jeunes avachis devant un bus hors d’usage qui leur sert de maison.

Si ces portraits figurent une Amérique « trash » et aphasique, des trouées de lumière captées par l’œil de la photographe offrent un point de fuite vers le sacré ou éclairent les contours des visages du jeune « Ethan » et de sa mère comme dans une peinture religieuse. Ainsi que dans ses séries précédentes, dont « M’Tsamboro » (2017) ou « Missing Stories » (2014), Laura Henno se place en « go between » entre le spectateur et ces êtres à la fois fixes et à la dérive, plantés dans un état de transition permanent.

Happy days

Car le mouvement mythique vers l’Ouest que ces pionniers modernes de Slab City pourraient incarner semble ici statique, ou circulaire, à l’instar de la parole biblique déclamée par le jeune évangéliste sous forme de rap solitaire dans le film présenté à la fin de l’exposition. Le signifiant de cette litanie se perd dans la répétition de mots quasi identiques, qui signalent, au-delà du sacré, la nécessité de se muer, de parler, communiquer avec le divin. Plutôt que de réparer un péché ou prêcher la bonne parole pour convertir les foules, il s’agit de réclamer son moi, en passant par un toit et une terre, qui leur aurait échappé dans une autre vie.

C’est en ce sens que « Rédemption » s’inscrit dans la tradition du road trip photographique, de Dorothea Lange à Walker Evans et Robert Frank, dont l’exposition « Sidelines » oriente la thématique de cette année vers le choix du décentrement comme art photographique.

De l’ancienne base qui servit à la marine pendant la Seconde Guerre mondiale, baptisée Slab City pour les chapes de béton autour desquelles s’est érigée la communauté, on n’aperçoit quasiment aucun « vestige ». En effet, il faut prendre le temps de voir le film qui clôt l’exposition pour s’approcher d’une de ces slabs, où le jeune évangéliste tente de mesurer la profondeur d’un puits avec les pieds pour cultiver son jardin. Nous sommes dans du Beckett, là où le personnage s’applique, avec son corps, à façonner un espace antédiluvien, qui lui échappe.

Notons que « Rédemption » ne porte pas un regard misérabiliste sur les pauvres blancs de la nouvelle Amérique. Mais il y a quelque chose d’inquiétant dans la familiarité de cet univers déchu. La chaleur des couleurs et la beauté des contrastes, la nonchalance des expressions des portraits, l’impression de suspension qui se dégage de ce monde en dehors du temps plantent un décor de fausse légèreté.

Ce n’est qu’au détour d’une scène filmée dans un bus squatté par une jeune femme que l’on aperçoit un signe de la réalité contemporaine : un sticker « Trump / Pence » collé au pare-brise. Un indice, qui permet de lire ce topo reconstitué de morceaux disparates d’« americana » – les objets du folklore dont Slab City est entièrement bricolée. Des signes visibles de vies que la photographe a tenté de capturer dans leur acte confus de résistance passive.

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