19 mars 2018

Dura lex, sed piscis

De la justice des poissons
Henri Jules Julien
(c) Pablo Fernandez

À l’heure de la disparition progressive du journalisme de fond et de l’avancée d’une déresponsabilisation collective au profit d’un nombrilisme occidental bien ancré, les artistes tentent parfois de se substituer à la petite voix qui voudrait nous « faire réfléchir ». Posant la question du « nous » face à « eux », Henri Jules Julien s’attache à la mission, à travers la comédienne Nanda Mohammad, accompagnée de la contrebasse angoissée de David Chiesa, de « dialoguer, avec le public, avec une idée ».

Comme en situation de conférence, la comédienne lit une première fois un texte biblique portant sur le principe de justice au temps de la loi du Tallion, du principe de ville refuge, un lieu où une personne coupable de meurtre involontaire pouvait se réfugier. Le lien est immédiatement et explicitement fait entre la ville refuge biblique et nos villes occidentales, peuplées de millions de meurtriers par inadvertance qui sont bien à l’abri des représailles à l’intérieur de leurs frontières protégées. Le ton est coupable, la voix haute, la formulation à la première personne : il s’agit de « nous », spectateurs. Vient ensuite une seconde lecture. Nous entendons parler de « nous » à la troisième personne. C’est donc l’une d’entre « eux », qui ne sont pas de notre côté de la frontière, qui nous parle, la voix aggravée, mais toujours très conférencière. Pour clore ce cycle de relectures, la langue maternelle de l’actrice s’élève, non surtitrée.

L’impression laissée est celle d’une rencontre théâtrale qui n’a pas vraiment lieu, où la responsabilité et l’accusation s’aperçoivent mais ne se confrontent pas. Il est difficile de ne pas sentir une grande volonté d’être compris et d’éviter tout malentendu idéologique : chaque nouvelle lecture est annoncée et expliquée. Règne une sensation de négation de l’interprétation, qui semble échapper à l’actrice plus qu’être consciemment mise en scène ; car ce qu’on vient chercher au théâtre n’est pas l’absolu de l’idée à débattre, mais bien l’incarnation faite chair et interprétée d’une idée qui préexiste et précède la prise de parole. Vouloir mêler les deux dans un même espace-temps est une initiative louable, mais à laquelle la théâtralité résiste toujours.

Daphné Bérénice

Daphné Bérénice

Formée en chant lyrique au Conservatoire Royal de Bruxelles et en interprétation dramatique à l'IAD, Daphné a pris la clef des chants pour explorer les paysages dramaturgiques et théâtraux.

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