21 octobre 2018

Ensemble, tout devient possible

Sans But
Arne Lygre | Lambert Riquier
© Laura Thavenot

«  L’art de l’acteur ne consiste plus à informer les spectateurs sur l’acteur et sur la scène, mais au contraire à informer le spectateur sur lui-même » : la formule strasbourgeoise d’André Engel donnerait du grain à moudre au théâtre immersif — dont Le Secret, ouvert par Léonard Matton en juin dernier, est un pilier tout aussi inattendu que réjouissant. « Sans But », d’après Arne Lygre et mis en scène par Lambert Riquier, est justement un spectacle engélien : la présence du spectateur, à force d’être trop remerciée et justifiée, devient suspecte. À force d’être trop encadrée — combien de fois est-on sommé de s’amuser ? — d’autres raisons se font plus obscures : nous a-t-on réellement demandé de venir pour ce qui est répété à profusion, c’est-à-dire la célébration de la ville utopique de Lensvik ? « Or s’il éprouve des difficultés à comprendre le pourquoi de sa présence, le spectateur doit désormais chercher à la justifier. Il n’est plus là pour regarder et entendre, mais il doit entendre et regarder afin de comprendre pourquoi il est là » écrit encore Engel… Précisément : la fiction du spectateur est plus bien trouble qu’on croit, et le visiteur est loin d’être honnête dans la cité aux fjords de Lensvik. 

On regrette certes que l’aspect participatif soit trop vite oblitéré par le drame de Peter (qui nous importe peu), car le spectateur n’aura pas le temps de se fondre et de se déguiser dans l’exposition — son personnage est trop façonné d’avance par le dispositif. Mais l’intérêt du spectacle est plutôt dans les images collectives (certaines plus anecdotiques que d’autres) qui poétisent follement la dramaturgie : des verres, des parapluies, des formulaires confiés au visiteur… Autant de tableaux vivants s’animent soudain à l’insu du quidam et à la merveille du groupe : un ensemble autrement plus vivace ! « Sans But » se préoccupe peut-être trop encore d’Arne Lygre : il rayonne(ra) grâce à ses scénographies de spectateurs. 

(Les extraits d’André Engel proviennent d’un manifeste du 27/01/1977.)

Victor Inisan

Victor Inisan

Docteur en études théâtrales, spécialiste de lumière de spectacle, critique à Libération et aux Midis de France Culture.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Victor Inisan

Danse de la (non) pluie

S’associant à Mariette Navarro pour leur troisième création jeune public, les frères Ben Aïm remuent les eaux intérieures d’un duo mêlant danse et poésie, dont la rencontre, peu théâtrale, opère au bout d’une lente itération écologique.  Une cuisine bien abstraite : deux tables vides et un robinet à sec depuis
19 février 2026

Ensoleillé d’existence

Nouveau directeur du CCNN de Nantes, le chorégraphe et danseur Salia Sanou reprend  son concept Multiple-s — des rencontres face-à-face avec un artiste (danseur, musicien ou bien auteur) — dans le cadre du festival Trajectoires, avec un diptyque d’une grande élégance chorégraphique.   On l’aura vu en duo avec Germaine
27 janvier 2026

Le moi n’est pas maître

Sans aucun doute, le précepte psychanalytique « le moi n’est pas maître dans sa propre maison » convient bien à NEGARE et (di)SPERARE, les deux premiers volets d’un obscur triptyque composé par le chorégraphe luxembourgeois Giovanni Zazzera : bien qu’elle pâtisse d’un visuel un peu grossier, la danse sidère par son inquiétante
24 janvier 2026

No hay banda

Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne. Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises
8 janvier 2026

Humain trop humain

Chez Sharon Eyal, les genres chorégraphiques s’entremêlent souvent — contemporain, gaga, même des danses de salon — pour fusionner autour d’une même esthétique, certes genrée et relativement classique, mais qui puise autant dans le ballet que dans le compagnonnage de la chorégraphe avec la Batsheva. Même programme pour le dernier-né
2 décembre 2025