2 mai 2018

Habiter hier, être aujourd’hui

Le Portugal n’est pas un petit pays
André Amálio
Le Portugal n’est pas un petit pays © DR

C’est un poème de 1930. Un poème qui s’appelle « Se recordo quem fui », qui évoque non seulement la beauté de son auteur, mais aussi une certaine façon portugaise de dire le temps, dans lequel Fernando Pessoa nous offre ces mots :

« Au souvenir de qui je fus, je vois un autre,
Et le passé n’est le présent qu’en la mémoire.
Qui je fus est un inconnu que j’aime,
Et qui plus est, en rêve seulement. »

C’est exactement à cet endroit que se situe la proposition d’André Amálio, dont le titre sonne comme une affirmation qui confine à l’autopersuasion : « Le Portugal n’est pas un petit pays ». À cet endroit, donc coincé entre responsabilité du devoir de mémoire et douce poésie d’un temps passé dont il serait nécessaire de se souvenir pour augmenter la beauté du temps présent vécu. C’est d’ailleurs sur cette réflexion que s’ouvre ce morceau de théâtre documentaire, quand après avoir affirmé la nécessité de se rappeler collectivement les mondes révolus, le comédien nous regarde dans les yeux pour nous dire son drame : celui d’être l’enfant d’un pays sans mémoire. Sans mémoire du politique, des hommes qui la font et de ce qui couvre de honte. Sans mémoire, et donc sans présent. Sans existence. À cet instant, c’est une mécanique multiple qui se met en branle : celle de la contradiction d’un éternel retour contraint auquel nous pourrions nous soustraire par la mise en place d’une œuvre qui fera revivre cette histoire pour mieux la tordre, la rendre présente et ainsi, éviter qu’elle devienne future. Car si nous sommes ce que nous fûmes, vivre l’hier serait la seule solution pour ne pas être demain ce que nous étions par le passé. Voilà en tout cas le propos d’André Amálio et ce qui fait alors qu’il s’improvise passeur d’histoire pour incarner le temps et nous dire simplement les mots de ceux qui jusque dans les années 1970 du siècle passé vivaient dans ces pays que comptait l’Empire colonial portugais. C’est alors un tas de douleurs qui vient envahir le plateau : celles de ceux dont le Portugal a occupé le territoire, mais aussi celles de ceux qui, à l’image des pieds-noirs de France, ont dû quitter un pays qui malgré tout leur était cher. Petit à petit, pendant l’heure et demie que dure la survivance de cette histoire que nous oublions par facilité, c’est ainsi un monde qui réapparaît, mais aussi plus que cela. En décidant que le théâtre peut devenir le lieu de la résolution d’un conflit éthique et historique, c’est à la croyance folle d’un homme en la capacité du médium qu’il embrasse que nous assistons.

Jean-Christophe Brianchon

Jean-Christophe Brianchon

Journaliste à France Culture, Grazia, Théâtre(s) Magazine.

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