20 juillet 2018

Ils sont venus, ils sont tous là

Mama
Ahmed El Attar
© Raynaud de Lage

Après « La vie est belle » et « The Last Supper », « Mama » vient clore la trilogie d’Ahmed El Attar sur la famille égyptienne. Pour ce troisième opus, le metteur en scène choisit d’interroger la responsabilité des mères dans la transmission des valeurs patriarcales, dont elles sont autant les vectrices que les victimes.

« Mama » se joue dans un salon où circulent tour à tour les protagonistes de la pièce, et dans ce royaume domestique, Mama règne, presque toute-puissante. Son ascendant passe par les mots, leur force d’humiliation, de culpabilisation, et leur pouvoir de répétition et d’intégration des schèmes de domination. C’est une famille aisée du Caire qu’Ahmed El Attar met en scène ici. Une famille où chacun vient s’en remettre à la Mama, tenue d’arbitrer les conflits larvés de la communauté en l’absence du père.

C’est elle qui lance les verdicts, tandis que l’homme, qui daigne apparaître par moments, peut se passer de l’exercice du pouvoir, puisqu’il règne en maître incontesté. C’est elle qui travaille à asseoir l’autorité des mâles, à ses propres dépens, à ceux de ses enfants. C’est elle qui participe à la transmission de sa propre oppression. La sujétion passe par les mots de tous les jours, les allusions et les imprécations larvées, contrôlant tour à tour fils et filles de la famille.

Ahmed El Attar réfléchit les conditions d’oppression de la femme égyptienne et suggère que les termes de cette domination seraient aussi incorporés et transmis par les femmes, responsables de l’éducation des hommes en devenir. La domesticité se fait un espace de contrôle et d’enfermement, où la femme construit elle-même le mépris dont elle est l’objet, transmettant l’héritage patriarcal par-delà la mort du père qui intervient au cours de la pièce.

La scénographie, épurée, construit un cadre autour du salon, séparé du reste du monde par des échafaudages grillagés ; un dispositif qui suggère un environnement fragile et destructible, néanmoins carcéral. Ce luxe de la claustration n’est pas le moindre paradoxe de cette domesticité égyptienne : les aliments y sont avalés de force, les compliments y sont aussi des reproches, et les marques d’affection, des attaches aliénantes… Les tableaux familiaux sont ponctués de passages chantés, qui viennent scander la pièce de parenthèses métaphoriques, dont on aurait aimé qu’elles se prolongent. Car les vraies questions sont parfois abordées succinctement dans cette mise en scène : et ces moments de suspension auraient pu être propices à une réflexion plus étirée.

Après les créations des Iraniens Amir Reza Koohestani et Gurshad Shaheman, ainsi que le magnifique concert de Souad Asla et des femmes de la Saoura, « Mama » ébranle et interroge la force du patriarcat dans les sociétés arabes, et l’impossibilité des fils et des filles de s’y construire en dehors des stéréotypes de genre. De ces différents spectacles, on retiendra le désir d’en finir avec les traditions aliénantes, et l’on entendra le cri sourd des hommes et des femmes par-delà les déterminismes. On retiendra, surtout, la présence de Menha El Batraoui, qui campe une Mama percluse de force et de faiblesse mêlées, à l’image de toute la communauté qu’elle incarne.

Florence Filippi

Florence Filippi

Florence Filippi est maîtresse de conférences en Etudes théâtrales à l'Université de Rouen.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Florence Filippi

Chair fraîche

Avec « Flesh », la compagnie belge Still Life poursuit l’expérience d’un théâtre sans paroles, articulé en quatre saynètes pour quatre interprètes – Muriel Legrand, Sophie Linsmaux, Aurelio Mergola et Jonas Wertz – qui embarquent le spectateur dans l’énergie de leurs silences. Dans la pure tradition des lazzi, la pièce nous plonge
15 juillet 2022

Via Injabulo

Spécialiste du pantsula, danse urbaine des townships d’Afrique du Sud, la compagnie Via Katlehong a invité les deux chorégraphes Marco da Silva Ferreira et Amala Dianor à imaginer deux pièces de trente minutes : « Form Informs » et « Emaphakathini ». Les huit danseurs au plateau nous emportent dans leurs séquences saccadées, riches d’influences
12 juillet 2022

Douce transe

Avec « La Tendresse », Julie Berès ébranle de nouveau les stéréotypes de genre, dans une partition co-écrite avec Alice Zeniter, Kevin Keiss et Lisa Guèz, à partir des témoignages de jeunes hommes interrogés sur leur rapport à la virilité. Cette pièce chorale est incarnée par sept comédiens (Junior Bosila,
8 avril 2022

Danser maintenant

Un plateau nu, une salle trop grande, trop vide. Comme toutes les créations du moment, le spectacle se joue sans public, ou presque, et les danseurs doivent se livrer au non-sens d’une performance sans témoins. Cette absence résonne de façon d’autant plus absurde pour cette pièce de Christian et François
19 janvier 2021

DañsFabrik, festival de Brest

Temps fort du calendrier culturel brestois, le festival DañsFabrik s’est déployé cette année du 2 au 7 mars dans les principaux espaces culturels de la ville, donnant la part belle à la scène performative belge et au dialogue entre la danse et les arts plastiques. D’apparence composite, la programmation de
10 mars 2020