11 juillet 2018

Immersion amoureuse

Smoke Rings
Léonore Confino | Sébastien Bonnabel
DR

En France, les spectacles de théâtre immersif sont suffisamment rares pour qu’ils soient remarqués. Encore plus rares sont ceux qui parviennent à se hisser à hauteur d’une véritable expérience scénique forte et originale : c’est le cas de « Smoke Rings », une réussite du genre, qui s’installe au Délirium après avoir triomphé à Paris au Ciné XIII Théâtre.

Sébastien Bonnabel et la Compagnie du libre acteur ne se sont pas appuyés par hasard sur le texte « Ring », de Léonore Confino (2009). Cette série d’une vingtaine de saynètes, décortiquant des microsituations de la vie intime de couples ordinaires d’aujourd’hui, se prête parfaitement à leur projet kaléidoscopique qui mène son public dans une déambulation à l’intérieur du mythique Délirium d’Avignon (après celle du théâtre montmartrois), dont les espaces ont été reconvertis en plateau éphémère. Les huit comédien.ne.s déploient un éventail de personnages convoqués dans des moments clés de leurs rencontres ou de leurs confrontations, campés dans un jeu ultraréaliste. Si l’on s’arrêtait là, on aurait à faire à des séquences psychosociales malignes et drôles, mais pas spécialement originales.

Là où la machine scénique s’emballe, c’est dans cet « immersif » accolé au projet, qui prend ici une dimension fascinante sans s’engluer dans les poncifs du théâtre contemporain. Guidé par des instructions sommaires mais jamais gênantes ou coercitives, le public est convié, assis ou debout autour des comédiens, à assister aux scènes dans une position située à mi-chemin entre celle de figurants et de voyeurs. Les enchaînements sont fluides et le rythme est excellent, palliant le caractère volontiers décousu du texte en recréant une dynamique narrative nouvelle par l’entrelacement des différents espaces, des lumières (la plupart des scènes sont tamisées – voire carrément dans le noir) et de la musique. Celle-ci, essentielle au projet, est parfaitement intégrée à la dramaturgie, qu’elle soit une bande-son vintage ou des chansons jouées en live par les comédiens eux-mêmes (y compris après la représentation). Tous sont d’ailleurs au plus juste, dans une énergie entière et décuplée par le dispositif de proximité permettant d’échapper aux dérives parfois « sitcomesques », façon « Un gars, une fille », des dialogues originels.

Nous avons déjà parlé dans I/O de projets immersifs, notamment les célèbres « Sleep No More » ou « Then She Fell » à New York, ou encore les récents « Fragments #2 », de la compagnie slovaque Spitfire, et « Sanctuary of Truth », de Kate Krolle. « Smoke Rings », avec nettement moins de moyens et d’ambitions esthétisantes, réussit le pari compliqué de faire vivre un shot d’émotions pures, concentrées sur cet enjeu aussi banal et essentiel que sont la fragilité et l’impermanence des sentiments amoureux. Avec une liberté de regard offerte au spectateur-déambulateur guidé par les comédiens, « Smoke Rings » déborde de la simple expérimentation, devenue tarte à la crème, de l’explosion du quatrième mur : en ressortant à l’air libre, au bout de deux heures de plongée dans un espace-temps aussi familier que légèrement décalé par rapport au nôtre, comme dans un rêve lucide, on ne peut que ressentir cette « urgence de vivre » dont parle Sébastien Bonnabel.

Mathias Daval

Mathias Daval

Journaliste depuis 2001, lauréat de la bourse du CNT en 2014, cofondateur de I/O et éditeur pour le Theatre Times, membre de la Fédération des critiques de la presse française. Il est également game designer et chargé de cours en master de journalisme culturel à l'université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle depuis 2020.

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