4 août 2018

Je doute donc je soigne

Récits d’un jeune médecin
Mikhaïl Boulgakov

Le doute a beau rendre (plus) humain, il est cette légère incertitude qu’on préfère ne pas déceler dans le regard du médecin, ce tâtonnement que l’on espère voir éradiqué par la certitude scientifique, d’autant plus que l’arsenal théorique et pratique de la médecine a fini, à force, par conférer à celle-ci une aura de science dure, de fiabilité en toutes circonstances (du moins selon le point de vue hypocondriaque de l’auteur de ces lignes). C’est pourtant moins à une science qu’à un art, incertain et, comme tel, anxiogène, que fait penser la médecine telle que Boulgakov l’évoque dans ses premières années d’apprentissage, lorsqu’il est jeune médecin réserviste, entre 1916 et 1920 (date à laquelle il décide de se consacrer à la littérature) : dans ces sept nouvelles autobiographiques, dont on imagine l’écriture volontiers cathartique, le jeune Boulgakov raconte le doute du débutant, la panique qui s’insinue dès lors que, lâchant le livre théorique, il faut mettre les mains à la pâte – en l’occurrence les plonger dans des corps sanguinolents, « parturients », couverts de chancres ; Boulgakov avait pour spécialité les maladies vénériennes. Le texte rappelle que le médecin est un homme comme les autres, rongé par l’incertitude de l’interprétation des symptômes. Sauf que, comme souvent dans les romans russes, un imperceptible fantastique du quotidien rôde, et l’on se demande parfois si ce jeune médecin qui paraît soigner sans vraiment savoir ce qu’il fait ne serait pas un peu sorcier (en particulier lors de son baptême de trachéotomie sur une petite fille). Roman d’apprentissage, les « Carnets d’un jeune médecin » suggèrent en outre l’irréductibilité du corps humain au savoir médical. Les sept nouvelles racontent la difficulté d’aller soigner dans des terres enneigées reculées, le combat personnel de Boulgakov contre une syphilis personnifiée, les idées farfelues des patients – provoquer l’accouchement en s’insérant du sucre dans des voies génitales. Le corps, malade et abîmé, semble toujours avoir le dernier mot. Dommage que l’exploration introspective du médecin ne soit pas plus profonde, on aurait aimé l’accompagner plus intimement encore dans ses opérations, au plus près des corps et de leurs entrailles, pour comprendre mieux cette frontière sur laquelle glisse tout médecin, entre le vivant et la mort, saisir ce que cette lisière redéfinit dans sa vie d’homme et d’auteur.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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