16 octobre 2018

La Maison du sommeil troublé

Paradoxal
Marien Tillet
(c) Samuel Poncet

On avait découvert Marien Tillet il y a quelques mois seulement, au festival Mythos où il présentait accompagné de Samuel Poncet une étape de travail de leur projet en cours, « Le Dernier ogre ». En même pas une heure de spectacle pourtant pas encore finalisé on avait été conquise comme rarement, sortant de la salle avec le sentiment d’avoir découvert un artiste, de ceux que nous nous promettons de suivre les années à venir et qui nous donne envie de continuer à écrire sur le théâtre. Autant dire que nous étions très excitée à l’idée de découvrir « Paradoxal ».

« Paradoxal » est le rêve éveillé de Maryline, une journaliste insomniaque qui intègre un protocole de recherche sur les rêveurs lucides. A moins qu’il ne s’agisse de son cauchemar. Ou pire : de la réalité. Marien Tillet superpose alors les différentes couches de narration au sein de l’histoire de Maryline, tout en y intégrant un cours magistral sur le sommeil auquel se mêle même, si l’auteur nous permet de les qualifier ainsi, quelques éléments de stand-up.

La grande force de la pièce, c’est l’atmosphère instaurée brillamment par le trio de frères d’armes que sont Marien Tillet, Samuel Poncet (aux lumières et à la scénographie) et Alban Guillemot (aux dispositifs et traitements sonores). Car « Paradoxal », plus qu’une pièce de théâtre, est une oeuvre totale qui s’écoute autant qu’elle se regarde et inversement.C’est cette atmosphère qui permet d’installer l’angoisse et, plus encore, le doute, dans l’esprit du public de façon si insidieuse qu’il finit, sans s’en rendre compte, parfaitement désorienté. C’est qu’il riait, au début. Puis de moins en moins. Et qui croire, au fond ? C’est que Marien Tillet joue fort de ses talents de conteur pour jouer à plein régime avec la suspension d’incrédulité chère à Coleridge.

Bien évidemment on se refuse à trop en dire pour ne surtout pas dévoiler ce qui attend les futur·e·s spectateur·rice·s pour ne pas gâcher l’expérience. Disons seulement ceci : à la fin de la représentation, on en a vu certain·e·s se souvenir d’un des conseils donnés pour savoir si c’était un rêve et tirer discrètement sur leur doigt. Créé à Avignon lors du festival de 2016, « Paradoxal » arrive enfin à Paris en novembre 2018. On ne peut qu’encourager le plus de gens possibles à y aller, et confesser qu’il est fort probable de nous voir revenir au théâtre de Belleville, juste pour le plaisir.

Audrey Santacroce

Audrey Santacroce

Rédactrice culturelle.

I/O n°117

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