3 août 2018

« La Petite Fille sur la banquise », une entrée en littérature brûlante pour Adélaïde Bon

La Petite Fille sur la banquise
Adélaide Bon

Paru chez Grasset, “La Petite Fille sur la banquise” est un livre capital, d’un courage exemplaire. Irréductible et salvateur. Pour celle qui l’a écrit avant toute chose. Pour nous qui le lisons également.

Car ceci n’est pas un roman. Il s’agit là d’un récit de vie, troué en son éclosion  par un traumatisme à la frontière du nommable et du dicible, inimaginable comme on dit de ce qui dépasse l’entendement humain. Le viol d’une enfant. Mot concis qui échoue à dire l’ampleur de la chose. Comme si l’acte s’arrêtait à ces quatre lettres. Le récit d’Adélaïde Bon nous dit tout lui, tout le reste, tout ce qu’on ne soupçonne pas. Il nous dit à quel point l’acte empiète sur l’existence entière d’une personne. Comme il conditionne et emmure dans une prison de silence et de souffrance. Mais il nous dit aussi qu’à force de persévérance, d’intelligence et de goût de vivre, on s’en sort. Ce livre retrace le parcours d’une combattante. Il s’ouvre à neuf ans, dans cette cage d’escalier où la vie d’Adélaïde bascula. Il égrène ensuite les années, de l’enfance à l’âge adulte, et la quête vertigineuse pour recoller les morceaux, raviver la mémoire, travailler l’inconscient comme une matière malléable mais pernicieuse qui a beaucoup à révéler, traquer les symptômes, et déballer son sac, son fardeau, de psychothérapies en espaces de parole, de thérapies corporelle en cours de théâtre. Ouvrir les vannes, comprendre, reprendre sa propre vie entre ses mains petit à petit, lentement, dans un chemin semé d’embûches, de doutes, de chutes, et qui, pourtant, vaut toutes les peines d’être vécu.

S’il est parfois à la limite de l’illisible tant il est douloureux, le récit n’est jamais un constat arrêté, brutal et définitif, il avance, cherche et creuse et dans le même mouvement nous apprend tant. Il transforme la colère en engagement, en matière littéraire. “La Petite Fille sur la banquise” adopte le rythme et la temporalité d’une pensée qui se construit, d’une personne qui réfléchit sa vie à défaut de pouvoir la vivre vraiment, pour, justement, pouvoir la vivre, enfin. Et renvoyer la balle, brûlante, à l’expéditeur. Alternant la première et la troisième personne du singulier, le récit danse, même dans la brisure, de la fillette à la femme mûre, dans l’épaisseur du temps qui est et sera toujours notre allié, quoiqu’on en pense, dans l’énergie débridée qu’Adélaïde met pour sortir l’ennemi de son corps et de son cerveau.

En ces temps de trouble, dans le genre, dans les rapports hommes / femmes, en ces temps où le combat féministe est remis sur le tapis, où le #meetoo a envahi les réseaux sociaux comme une traînée de poudre libérant la parole des unes et des autres, maladroitement certes, violemment certainement, au risque des amalgames, mais démasquant la nécessité irrépressible d’un exutoire, en ces temps où le terreau du Net est devenu le déversoire tous azimuts d’une colère généralisée qui y trouve un terrain d’expression libérateur, Adélaïde Bon nous a fait un cadeau, de poids, de profondeur, de temps, de mots, un cadeau littéraire et bien plus encore. Cadeau qu’elle s’offre à elle-même d’abord mais qui a, sans conteste, la vertu de l’universel. Le propre de ceux qui savent creuser profond.

Ce livre est d’une élégance et d’une dignité admirables alors qu’il exhume la boue, le mal et le sale. A chaque étape de notre lecture, ce livre-suspense, ce thriller d’un genre nouveau nous a brûlé les mains et la chair. Il nous a fait mal, terriblement, mais la rédemption qui s’y joue fut la nôtre également. Osons le mot, “La Petite Fille sur la banquise” est un hymne à la vie et on s’incline devant la tête haute d’Adélaïde Bon qui, avec ce premier livre, joue cartes sur table avec une audace qui nous laisse baba d’admiration.

I/O n°117

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