5 novembre 2018

Lamento plombant d’une robote sans utérus qui voulait un enfant

Titre à jamais provisoire
Guillaume Béguin
DR

 

Comme il est dur d’être un robot ! Surtout quand on est une jeune androïde titillée par l’horloge (biologique ?) et qu’on n’est pas dotée d’un appareil reproducteur naturel. Encore un spectacle qui fleure bon l’air du temps en parlant du futur imminent et d’une technophilie qui n’a, semble-t-il, pas prévu ses effets collatéraux (a-t-on pensé aux psys pour cyborgs?) Privée de larmes, d’émotions autres que préprogrammées, dotée d’une peau en silicone qui ne sent rien, incapable de créer de l’inédit, la robote tourmentée personnifie la gueule de bois technologique : à quoi bon s’augmenter si on est aussi malheureux (voire plus) qu’en étant humain, simple humain ? Les questionnements du spectacle sont louables (peur de l’interchangeabilité, responsabilité d’enfanter dans ce monde, dépossession de nos émotions).

Mais l’interminable logorrhée de 2 heures 20 qui nous les inflige invite à réfléchir – plutôt qu’à l’appauvrissement de notre expérience par la technique – à l’invention transhumaniste d’une puce crânienne qui permettrait, au théâtre, un mode off du spectateur. On en aurait, ici, fait usage pour trouver le silence, que la mise en scène semble avoir tout simplement oublié : les péroraisons en forme de vérités générales (« l’aléatoire est le libre-arbitre des robots » – des hommes aussi non ?), le flot continu de paroles, les ressassements monologués, empêchent aux images de s’installer, étouffe la rêverie et l’abandon à un certain vortex interprétatif dans lequel, parfois, si grâce il y a, l’art nous plonge. Pauvre robote, à qui la mise en scène a confié un soliloque inaugural poussif, à qui le texte fait répéter jusqu’à l’écœurement, le mot « algorithme » – comme une garantie de contemporanéité. Son ton criard, ses pénibles accentuations vocales assèchent toute empathie pour celle-ci. Les anecdotes des autres personnages, des histoires de nounou-machines et de forêts rêvées, sonnent comme d’artificiels prétextes à la démonstration (la technique appauvrit l’expérience), que le glaçage narratif ne suffit pas à masquer.

A vouloir faire tenir ensemble trois pistes qu’il ne creuse pas véritablement – comédie loufoque, fable poétique et revendication politique – le spectacle se dévore lui-même, lâchant sans cesse une voie pour en suivre une autre. Les gesticulations sont gadgétisées (des travelos sur des overboards), les masques dépersonnalisants ou animalisants cochent la case de l’effet lynchien, les tableaux ne sont insolites qu’en apparence (le sang du greffon explosé – collé aux cuisses de l’héroïne) : on ne sent aucun parti-pris véritable. Même le manifeste final (lourd) pour la dés-algorithmisation de nos vies (« ta pensée peut encore s’ensauvager»), est mou. Heureusement que la création sonore, inquiétant vrombissement, permet l’installation d’une atmosphère. Car c’est peut-être ce qui manque cruellement à ce spectacle : du temps sans parole, des moments sans mouvements, du vide. Précisément ce qu’un rapport technique au monde ne permet plus.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Mariane de Douhet

Dunkerquiser le cirque

FANFARE (Experience) ÉLECTRIQUE fait au cirque ce que Dunkerque fait au carnaval : répandre, dans les formes établies, une énergie poiscailleuse et burlesque, franc-tireuse et braillarde, lacérant tous les numéros classiques du cirque (trapèze, monocycle, diabolo etc.) d’une bosse grosse dose d’unheimliche. C’est beau, bizarre et extrêmement joyeux. La troupe
25 mars 2026

L’évanescence des cailloux

Spectacle-haiku, inspiré d’un conte des frères Grimm, 3 plumes repose sur une épure : du vide, des plumes, des tentatives. Un petit garçon, Marcello, à la présence lunaire et silencieuse tente de retrouver ses chaussures qui se sont fait la malle ; de traverser un ruisseau, sur des cailloux en
4 mars 2026

Oliver Twerk

Entre l’expressionnisme tendre de Charlie Chaplin et les grimaces au grand angle de Caro et Jeunet, il y a un univers commun, burlesque, noir et humain qu’il me tarde de faire découvrir à mon assistante critique de 5 ans. Intuition que cette mise en scène très broadway d’Oliver Twist, ambiance
3 mars 2026

Démonstration de misosophie

Voici un spectacle qui déteste la pensée, qui s’en moque, qui alimente exactement ce qu’il prétend dénoncer : soit le mépris (par les médias, télé en tête) d’une parole réfléchie, complexe, « philosophique », qui prend le temps de son développement. Une philosophe contemporaine – incarnée ce soir-là par Emmanuelle Béart, jouant
4 février 2026

PanOPERAma

Cela fait plusieurs semaines que ma jeune spectatrice vocalise, s’essaie aux pulsations sur deux octaves de la Reine de la nuit. Je m’engouffre dans la brèche de cet intérêt naissant pour l’opéra et cherche un spectacle qui l’initierait avec fantaisie à l’art lyrique. Ca tombe bien, il existe, mené
3 février 2026