19 mars 2018

L’appel aux (l)armes

J’appelle mes frères
Jonas Hassen Khemiri | Noémie Rosenblatt
(c) Simon Gosselin

Une voiture a explosé à Stockholm. Amor a la vingtaine, des doutes existentiels, un amour non réciproque et un meilleur ami obsédé par sa nouvelle paternité. Il n’y a aucun lien entre l’attentat à la voiture piégée et le jeune homme. Et pourtant. Durant les vingt-quatre heures suivant l’explosion, Amor va se retrouver pris dans une spirale d’angoisse et de suspicion.

« J’appelle mes frères » est une réponse de l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, considéré en Suède comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération, aux débats qui agitent régulièrement la population depuis le début de la vague d’attentats à laquelle le monde est confronté. Écrit à la suite d’un attentat à Stockholm en 2010, puis publié sous forme de roman en 2012, avant de devenir une pièce de théâtre l’année suivante. La metteuse en scène Noémie Rosenblatt a donc choisi de s’emparer de ce texte afin d’amener le débat sur la scène théâtrale.

La grande force du texte, c’est de faire un pas de côté par rapport à ce qu’on pouvait en attendre. De l’acte terroriste en lui-même, il sera finalement peu question. Ce dont on parle, en revanche, c’est la méfiance des uns envers d’autres, la création d’un « eux » mal défini mais qui fait peur face à un « nous » soupçonneux. Mais la peur est aussi et avant tout du côté d’Amor. Lui qui est suédois se retrouve violemment ramené à la question de ses origines maghrébines par les regards méfiants dans la rue, qu’ils soient imaginaires ou bien réels. Le choix est tragique, car Amor hésite entre céder à la peur et gommer ce qui fait qu’il est lui, se fondre dans la masse, ne pas faire de vague, ça va passer, et faire acte de résistance en restant celui qu’il est, en refusant de se justifier.

« J’appelle mes frères » appuie précisément là où ça fait mal en nous mettant face à nos responsabilités de citoyens. C’est ainsi que la volonté de la metteuse en scène Noémie Rosenblatt d’inclure un chœur constitué d’anonymes choisis dans chaque ville où passe le spectacle a du sens. C’est en réinscrivant le théâtre au cœur de la cité (ce mot étant ici utilisé au sens antique du terme) que chacun peut se sentir enfin concerné. Ce chœur anonyme évoque aussi bien les tragiques grecs que les mouvements de foule actuels qui s’élèvent contre les droits de ces fameux « autres » à exister autant que tout le monde.

Slimane Yefsah, lui, porte brillamment la pièce de bout en bout. Alternant les chants, appels à la révolte tranquille de ceux qui en ont assez de se faire emmerder quotidiennement car ils ont l’outrecuidance d’exister, et les quasi-monologues face au public, il est de toutes les scènes et parvient à faire rire et réfléchir le public en même temps. Malgré une formation classique (Cours Florent puis CNSAD) qui laissait craindre sur le papier un acteur trop policé, c’est un peu votre pote qui vanne en soirée, rendant le propos encore plus percutant, culminant dans une fin coup de poing qu’on se gardera bien de révéler.

Audrey Santacroce

Audrey Santacroce

Rédactrice culturelle.

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