20 décembre 2018

Le bruit et la fureur des « Palmiers sauvages »

Les Palmiers sauvages
Séverine Chavrier
(c) Alexandre Ah-Kye

Avec ces « Palmiers sauvages », c’est le bruit et la fureur de l’amour que Séverine Chavrier met en scène, adaptant la nouvelle de William Faulkner. L’écrivain américain y raconte un coup de foudre qui fait sauter tous les plombs, une politique de la terre brûlée qui détruit tout sur son passage, et qui ici met le feu aux planches. Séverine Chavrier, de son côté, s’interroge : « Est-ce qu’une passion vécue comme une œuvre d’art n’est pas une entreprise solitaire, vouée à l’échec ? »

On sait bien que thanatos est bien souvent le pendant de l’eros… Le jour de son anniversaire, Harry, vingt-sept ans, interne en médecine, innocent dans les choses de l’amour comme du corps, rencontre Charlotte, mariée, mère de deux petites filles dont il ne sera pas vraiment question. Un désir irrépressible les étreint : ils décident de tout quitter pour vivre leur passion, et, haletant, (s’en)foncer dans une fuite en avant, qui les pousse on the road, illustrant une des grandes tendances du roman américain. Ils s’arrêtent dans un chalet au bord d’un lac avant de s’engouffrer dans une cabane perdue, jusqu’à un bungalow au bord de la mer. Là, on peut entendre le souffle du vent dans les palmiers sauvages… Leur règle ? Ne pas tenir en place, mais seulement habiter leur amour tenace. Mais cette passion de la destruction ne mène-t-elle pas à la destruction de la passion ?

La passion les consume, leurs corps se consomment dans cette vie sauvage, tandis que le plateau se couvre de matelas, dans lesquels les amants se vautrent… mais n’est-ce pas là le lit d’autres ennuis ? Après les premiers ébats de la dévoration, l’épuisement se fait sentir : l’absolu est-il viable, une condition enviable ? Il faut bien vivre, même si c’est de bière et de conserves, nolens volens. Pour pourvoir à ce viatique, Harry se met à sa table de travail, devant une machine à écrire pour inventer des romans pornographiques : sorte de mise en abyme de l’écrivain lui-même, à travers ses personnages louvoyant au bord des gouffres.

Tandis que les personnages agonisent, que deviennent l’amour et leur quête d’absolu ? Les amoureux sont-ils des météores destinés à brûler pour vivre leur flamme ?Cette sérénade sera-t-elle interrompue – du nom de la compagnie de la metteure en scène ?  Faulkner est l’écrivain des drames intérieurs, du stream of consciousness. La mise en scène de Séverine Chevrier cherche à traduire scéniquement ces monodrames sensuels et ces tiraillements de la passion, dans un poème sonore et visuel, servi par deux comédiens, Deborah Rouach et Laurent Papot, engagés corps et âme. À l’épuisement dans l’amour répond l’épuisement des sens ; au chaos des sentiments fait écho la saturation des signes – vidéo, sons, voix, musique, énergie des corps saisis dans des éclats stroboscopiques. Tout est trop fort, comme cet amour trop intense.
Le plateau, fait d’accumulations et d’évolutions constantes, extériorise et matérialise les confusions intérieures, dans un paysage tout à la fois sublime et dérisoire. L’espace scénique devient alors rythmique pour témoigner des sursauts de l’âme, des spasmes des fantasmes. Ce spectacle incandescent souligne le goût Séverine Chavrier pour le syncrétisme des genres et des pratiques, alliant littérature, création musicale et chorégraphique.
Néanmoins, par sa débauche de signes, il risque parfois de perdre le spectateur et de produire une mise à distance : l’émotion gagnerait probablement à une certaine distillation… Cela est, naturellement, une question d’esthétique, et si l’on saisit la dramaturgie qui sous-tend la mise en scène, à force de vouloir traduire une tempête sous un crâne, le spectacle tend à en produire une dans la tête du spectateur, là où ce dernier préférerait, parfois, la brise dans les « palmiers sauvages »…

Ysé Sorel

Ysé Sorel

Je suis le tranchant du verbe qui cisaille les mœurs.

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