29 mars 2018

Le double, le doute, les plantes vertes

Un jour j'ai rêvé d'être toi
Anaïs Muller | Bertrand Poncet j | Pier Lamandé
DR

Parce qu’ils ont l’air de se démener avec leur propre peau, qu’ils se posent d’insolubles questions sur le je/jeu, l’identité, l’amour, l’image qu’on a de soi et qu’on renvoie aux autres, et enfin parce qu’ils parlent avec un délicieux ton suranné de film de la nouvelle vague, Bert et Ange, comédiens intranquilles, sont immédiatement attachants. Emouvants et hilarants même, dans leur manière de croire jusqu’à en épuiser langage, que celui-ci pourrait leur donner des réponses. Bert voudrait être une femme, Ange voudrait être reconnue, tous deux partagent une certaine frustration quant à la place qu’ils occupent, aux rôles qu’ils prennent et subissent. Leurs doutes deviennent le terreau d’une inépuisable conversation à bâtons rompus qui, après un démarrage un peu long, se transforme en un désopilant bavardage tricotant l’absurde et le loufoque, où chacun s’envisage sous l’angle de ses multiples existences fantasmées : on pleure de rire devant l’imitation par Bert d’une intonation France Culture puis devant un grand moment de vrillage hystérique par Ange, où la répétition d’une réplique de théâtre finit par laisser les mots parler tout seuls. Ce drolatique dialogue est d’autant plus cocasse qu’il se tient dans un décors de plantes vertes, dont l’inertie mutique fonctionne comme un appel à la parole : il faut parler, parler encore, imaginer et échanger avec l’autre pour élargir le champ de ce qu’on est, paraît dire le tandem, dont la complicité dément simultanément, par une espiègle paradoxe, cette nécessité du langage entre deux êtres, tant ce qui se partage semble se jouer ailleurs que dans les mots prononcés, plutôt dans l’agencement silencieux de présences qui s’entendent. Impression que donnent aussi les fragments de films projetés sur scène, où l’on voit le duo n’évoluant jamais loin de l’autre dans des paysages rocheux – image de vacances où la lumière est belle et déjà mélancolique. Ils jouent avec un masque – persona en latin- comme pour rappeler qu’être, c’est être plusieurs. En traitant de grandes questions à travers la légèreté d’une forme simple, de conversations pseudo-anecdotiques, ce spectacle a beaucoup de grâce.

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

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